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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/77

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divers bras du fleuve en possession de la Russie, la rive droite demeurera, comme anciennement, en possession de la Porte ottomane. Cependant il est convenu que cette rive droite restera inhabitée depuis le point où le bras de Saint-George se sépare de celui de Souliné. Aucune construction n’y sera faite non plus que dans les îles qui resteront au pouvoir de la cour de Russie, où, à l’exception des quarantaines qui pourront.y être placées, il ne sera permis de fonder aucun établissement. » Cette dernière phrase, fort inoffensive en apparence, fournit à la Russie les moyens d’exercer ses prétentions à la souveraineté du delta du Danube. On élève une quarantaine, les bâtimens du lazaret sont assez vastes pour loger les passagers et subsidiairement un bataillon d’infanterie ; des pêcheurs, des pilotes-côtiers, des marchands de vivres et d’agrès, viennent tout naturellement se mettre sous la protection des soldats. Peu à peu l’île, naguère déserte, se trouve habitée, au grand profit de la civilisation sans doute, mais au grand mépris du sens des traités.

La Porte ose-t-elle se plaindre, on lui répond : Vous nous avez donné le droit d’établir des quarantaines, et la convention n’a déterminé ni le plan du lazaret, ni le nombre des employés. C’est ainsi que les Russes sont parvenus à occuper militairement l’île de Souliné, position fort avantageuse, puisqu’elle leur laisse la faculté de fermer au besoin l’accès du fleuve, et d’exercer sans cesse une sorte d’inspection sur tous les navires. Les officiers hèlent les bâtimens, montent quelquefois à bord, et parviennent à s’instruire de ce qu’ils veulent savoir. Ils engagent les capitaines à prendre des pilotes, à se munir de cordages, à acquitter enfin un impôt déguisé que l’on compte bien remplacer un jour par un véritable péage. L’Autriche commence à comprendre qu’elle a suivi une fausse route en se livrant presque sans réserve à l’alliance russe : les intérêts nouveaux que la navigation du Danube a créés dans les plus fertiles provinces de son empire appellent aujourd’hui son attention, qui n’est plus, comme en 1831, tournée avec une inquiétude exclusive vers la France de juillet. L’Autriche a protesté contre l’établissement de Souliné, elle met même de l’amour-propre à nier que des navires aient jamais acquitté le droit de péage ; mais elle sent combien il est dangereux pour elle de laisser, pour ainsi dire, entre les mains d’autrui la clé de ses magasins ; elle comprend que l’avenir de la Hongrie et de la Transylvanie ne sera pas assuré tant que l’accès de la mer Noire pourra être fermé à leurs produits. De là les négociations entamées avec la Porte pour obtenir la faculté de percer, entre Rassova et Costendjy,