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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/763

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Sous un pareil patronage, l’art dramatique prit bientôt un développement qui surpassa tout ce qu’on avait vu jusqu’alors. À Lope de Vega vieillissant succéda toute une génération de jeunes poètes dont les encouragemens du monarque ne créèrent pas, sans doute, les rares facultés, mais qui, dans un temps moins propice, eussent peut-être méconnu leur véritable vocation. À leur tête brillait Calderon, dont la gloire surpassa bientôt celle de Lope ; Augustin Moreto tenait après lui, et bien près de lui, le premier rang ; Rojas, Solis et d’autres encore, sans égaler ces deux grands hommes, marchaient dignement sur leurs traces.

Entre leurs mains, le drame espagnol conserva et compléta la forme que Lope et ses contemporains lui avaient donnée. Toute distinction entre la tragédie et la comédie avait disparu. Le drame nouveau, dans lequel elles s’étaient pour ainsi dire confondues et absorbées, régnait si exclusivement, qu’il ne se présentait plus comme une insurrection contre les règles de l’art, mais bien comme le produit d’un art particulier qui, différant sans doute de celui des anciens, n’en était pas moins soumis à des principes fixes et déterminés. On trouve en effet dans les compositions de Calderon et de la plupart de ses émules, au milieu même de leurs plus grandes hardiesses, une sorte de régularité artificielle tout-à-fait étrangère à l’improvisation désordonnée de Lope. On y trouve aussi dans le langage quelque chose de plus élégant, une expression plus délicate et plus exquise, due sans doute aux raffinemens que le contact de la cour si brillante de Philippe IV avait dû introduire dans les habitudes de la société.

Ces perfectionnemens incontestables ne furent malheureusement pas sans mélange. L’affectation du style précieux, le goût des métaphores alambiquées, des pensées extraordinaires jusqu’à l’extravagance, faisaient de déplorables progrès. Cette école nouvelle qui s’honorait alors du nom de cultisme et que la postérité a flétri sous celui de gongorisme, emprunté à Gongara, son principal propagateur, gagnait chaque jour du terrain. Non-seulement elle ralliait sous sa bannière la tourbe entière des écrivains médiocres, toujours disposés à chercher dans ce qui est extraordinaire et bizarre l’apparence de l’originalité et de l’énergie dont la nature leur a refusé le don, mais les esprits les plus heureusement doués n’échappaient pas eux-mêmes à son influence. Trop souvent, malgré leurs efforts pour s’y soustraire, cette contagion défigurait leurs plus admirables chefs-d’œuvre. Le sentiment du vrai beau, l’amour du naturel, s’affaiblissaient dans toutes les intelligences. Les beautés nobles et simples des poètes de l’âge précédent n’étaient déjà plus comprises, et Lope lui-même, ce hardi novateur, n’était plus considéré, par les présomptueux adeptes de la nouvelle école, que comme un esprit timide et commun.

De tels symptômes annonçaient d’une manière peu équivoque que la décadence des lettres suivrait bientôt, en Espagne, celle de la politique et de l’art de la guerre : c’étaient là de ces signes auxquels les observateurs éclairés ne se trompent pas. Mais avant d’arriver à ce ternie fatal, on avait à parcourir encore