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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/761

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théâtre espagnol, quelque juste qu’il soit à tant d’égards, doit plutôt être considéré comme un effet de la direction nouvelle imprimée aux esprits que comme le résultat d’une appréciation éclairée. En effet, les élémens de cette appréciation manquent presque complètement hors de l’Espagne. Ce théâtre, le plus national qu’il y ait en Europe, est si étroitement lié à l’histoire, aux mœurs, aux usages du pays, que, pour le bien comprendre, il est indispensable de posséder sur tout cela des notions qu’il n’est guère possible d’obtenir que sur les lieux et après un séjour prolongé. Des commentaires composés avec intelligence pourraient sans doute y suppléer jusqu’à un certain point ; mais ce genre de travail, auquel l’esprit espagnol est très peu propre, n’existe pas : la critique littéraire, encore en son berceau au-delà des Pyrénées, n’a produit, surtout par rapport au théâtre, que des essais entièrement insuffisans. Enfin, une dernière circonstance plus matérielle, mais plus décisive encore, rend à peu près impossible aux étrangers l’étude approfondie des poètes dramatiques espagnols : la plupart de leurs ouvrages sont devenus si rares par le peu de soin qu’on a mis à en multiplier les exemplaires, qu’à Madrid même il n’est rien moins qu’aisé d’en former une collection un peu complète, et qu’à Paris, à Vienne, à Londres, on ne pourrait pas y songer. Calderon, plus souvent réimprimé, fait seul exception à cet égard.

Par une conséquence forcée de cet état de choses, la plupart des critiques étrangers qui ont parlé du théâtre espagnol, le jugeant d’après le petit nombre de drames que le hasard leur avait mis entre les mains, et qu’ils n’avaient les moyens ni de comparer ni de bien comprendre, en ont porté des jugemens aussi vagues qu’inexacts. Le plus profond, le plus ingénieux, le plus éloquent de ces critiques, Guillaume Schlegel, dans son bel ouvrage sur l’art dramatique, n’a pas échappé plus que les autres à ce résultat inévitable des circonstances données.

Cependant, si l’Europe ne connaît que bien imparfaitement et Calderon et son illustre prédécesseur Lope de Vega, si c’est en quelque sorte sur parole qu’elle leur accorde son admiration, au moins leur gloire n’a pas à en souffrir, en ce sens que personne aujourd’hui ne leur conteste plus la place qu’ils ont si bien mérité d’occuper parmi les plus beaux génies des temps modernes. Mais c’est à eux que s’arrête cette justice : les poètes qui ont fondé avec eux la gloire du théâtre espagnol sont loin de partager leur célébrité hors de l’Espagne ; leurs noms, loin d’avoir ce retentissement populaire que l’on appelle la gloire, sont à peine connus des savans, et l’on pourrait en induire que leurs ouvrages sont, à l’égard de ceux des deux maîtres de la scène, dans ce rapport d’infériorité infinie qui, n’admettant aucune comparaison, explique qu’une réputation secondaire s’absorbe entièrement dans l’éclat d’un génie immensément supérieur.

Il n’en est pourtant pas ainsi : non-seulement quelques-uns de ces poètes ont marché d’assez près sur les traces de Lope et de Calderon, mais il en est un qu’en Espagne l’opinion des hommes éclairés place presque à leur niveau. Cet homme, c’est Augustin Moreto.