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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/751

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l’Espagne musulmane, sous le règne de cet Al-Haken II, qui recherchait les livres des vaincus comme des dépouilles opimes. Quelques débris mutilés de la littérature antique, les pères de l’église, défigurés par les ignorantes interpolations des moines, et les commentaires sans valeur des livres, saints formaient alors le fonds des bibliothèques chrétiennes. On parvenait à grand’peine à rassembler quelque centaine de volumes, et cent volumes étaient un trésor qui suffisait à rendre une abbaye célèbre et enviée. Al-Hakem, plus inquiet que les chrétiens des produits de l’intelligence, avait réuni une immense bibliothèque, dont le catalogue seul ne comptait pas moins de quarante-quatre volumes. La science, dans ses états, n’était pas, comme dans le monde chrétien, le partage exclusif du petit nombre. Les femmes elles-mêmes la cultivaient avec ardeur, et le talent des vers était recherché dans les esclaves infidèles presque à l’égal de leur beauté. La philosophie, la médecine, les sciences exactes, l’histoire naturelle, avaient trouvé de nombreux disciples et des protecteurs fervens dans le royaume de Cordoue ; la philosophie des Arabes, il est vrai, bien que dominée par la souveraine mémoire d’Aristote, se résumait trop souvent encore en un vain entassement de mots et de formules ; leur poésie substituait la rêverie banale et vague à la pensée ; leur médecine recourait plus volontiers à la cabale qu’à l’observation : mais, si grande qu’ait été l’imperfection, il y avait du moins étude, préoccupation sérieuse des choses de l’esprit, aspiration vers la science et l’art, et cette société, qui touchait à la fois par ses origines à Rome, à la Grèce, à Constantinople, gardait un cachet original et profond. Les chroniques arabes laissent à une immense distance toutes les chroniques espagnoles contemporaines. Les Arabes ont une histoire, quand l’Europe chrétienne n’a, pour ainsi dire, que des légendes ; ils ont de plus Avicenne et Averroës.

L’Espagne chrétienne, comme l’Espagne infidèle, est morcelée en royaumes rivaux qui ont leurs sympathies, leurs intérêts distincts ; mais ces états, resserrés dans leurs limites restreintes, vivent d’une vie plus durable que le puissant empire de Charlemagne. C’est le royaume des Asturies, toujours en guerre, et qui sonne tous les ans sa croisade contre les Maures ; c’est le royaume de Léon, chevaleresque champ clos, où les infidèles et les chrétiens échangeront leurs plus terribles coups de lance. Ici, comme chez les Arabes, les grands caractères, les batailles sans pitié, les sombres infortunes présentent à l’historien une trame toujours animée d’un intérêt puissant, et M. Saint-Hilaire fait très bien ressortir les diverses nuances du caractère espagnol ; il montre comment, sur cette terre où le despotisme a toujours été dans les lois civiles et religieuses, le culte austère de la liberté s’est toujours conservé impérissable au fond de toutes les ames, et comment l’Espagnol, opprimé comme peuple, a conservé comme individu toute son indépendance. Mais pourquoi donc la liberté, la civilisation, n’ont-elles jamais pu atteindre dans la Péninsule un entier développement ? Pourquoi tant de faiblesse, d’impuissance et de grandeur à la fois ? Pourquoi cette stérilité d’une terre qui ne demande qu’à produire, cette pauvreté d’un royaume qui renferme tant d’élémens de richesse ?