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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/733

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Ce qui nous laisse quelque doute, ce qui nous inspire de l’inquiétude, ce sont les amitiés que M. Thiers a dû contracter pendant son éloignement des affaires ; amitiés hautaines, dévouemens impérieux, impatiens de tout frein, de toute mesure, daignant à peine accorder aux hommes qu’ils devraient rallier une insultante amnistie.

Si M. Thiers ne parvenait pas à contenir, à discipliner ses amis, si au lieu de se présenter aux centres avec des auxiliaires dociles à sa voix, il ne leur présentait que des adversaires implacables, tout serait perdu. Le chef du cabinet ne serait plus, aux yeux des hommes modérés, que l’instrument ou le complice d’un parti hostile ; la discorde ne tarderait pas à se mettre même au sein du ministère ; ses adversaires en triompheraient, et la lutte ne pourrait se terminer que par la dissolution du cabinet ou par la dissolution de la chambre. Ou M. Thiers succomberait comme un homme aventureux, téméraire, incapable de tenir le gouvernail, ou le pays serait exposé à des épreuves dont nul ne peut prévoir le résultat, et dont la responsabilité serait immense.

Ainsi, pour nous, la question tout entière est de savoir si le cabinet qu’on annonce donnera ou ne donnera pas de suffisantes garanties aux hommes qui aiment également l’ordre et la liberté, aux hommes de gouvernement et de progrès sensé et mesuré. Nous le désirons, nous le croyons, parce que nous sommes convaincus que M. Thiers voit dans son avènement au pouvoir autre chose que le gain d’une gageure, qu’une puérile satisfaction d’amour-propre. Celui qui consentait à s’associer à M. de Broglie, qui l’acceptait comme chef du cabinet, a le droit d’inspirer confiance aux hommes des centres, aux conservateurs de notre dynastie, de nos institutions, de la dignité nationale et de la paix. Au surplus, leurs doutes ne tarderont pas à être dissipés. L’avènement du nouveau ministère laissera nécessairement vacantes plusieurs places considérables dans les diverses administrations. Le choix des nouveaux fonctionnaires est un fait politique de sa nature. Le ministère révélera par ces nominations sa pensée tout entière ; les centres ne pourront pas s’y tromper. Ils verront s’ils ont affaire à un ministère de coalition, habile, mesuré, prudent, maître de lui-même et tenant compte de toutes les nécessités de la situation, ou bien à un cabinet dominé par une pensée exclusive et par des influences qui ne pourraient que rapetisser les hommes qui auraient consenti à lui prêter leur nom et leur valeur politique.

Du reste, ce n’est que sur le fondement d’une conjecture et du bruit public que nous parlons. Nous ne sommes pas assez ignorans des choses de ce monde pour ne pas savoir qu’en pareille matière il n’y a de certain, de positif, que les paroles du Moniteur. Il est en ce moment même des personnes graves qui doutent fort de la combinaison annoncée. Il leur paraît impossible qu’une partie considérable des centres se rallie à une administration où les 221 ne trouveraient ni leur chef ni aucun de leurs membres influens. Ils ne conçoivent pas que les 221 puissent ainsi se résigner au rôle de vaincus. Il n’est, à leur avis, qu’un seul cabinet qui puisse rallier dans la chambre une forte majorité : c’est le cabinet qui devait se former par l’alliance de M. Molé