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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/725

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en mourant, a laissé tomber de sa main défaillante ; voici les douces idylles d’amour, les paraboles orientales et les mélancoliques élégies de Rückert. A côté des tristes et froides questions soulevées par le livre de Strauss, voici les pieuses chansons et les naïves légendes que Guido Goerres, le fils du philosophe, répand comme une œuvre de foi parmi les catholiques. A côté de toutes ces pâles imitations de notre littérature, voici les poésies de Gustave Schwab, et les traditions d’Allemagne recueillies au nord et au sud, qui ont au moins un caractère national. Enfin, au milieu d’une foule d’essais dramatiques sans génie et sans vigueur, et pour la plupart copiés maladroitement sur les nôtres, on en a vu apparaître quelques-uns que l’on pourrait regarder comme un meilleur présage pour l’avenir. Telle est, entre autres, cette tragédie de Griseldis, publiée par le fils d’un diplomate, M. Munch-Billinghausen, sous le modeste pseudonyme de F. Halm [1]. C’est l’une des plus touchantes traditions du moyen âge, mise en drame par un homme qui sentait profondément les beautés naïves et le génie poétique de cette époque. C’est le tableau d’un dévouement auguste, le dévouement de la femme à l’amour sans bornes qu’elle a pour son époux. Là reparaissent tous ces noms charmans que l’on retrouve si souvent dans les traditions du temps passé, toutes ces nobles et gracieuses figures dépeintes par les vieux poètes de France, d’Allemagne, d’Italie et d’Angleterre : le vaillant Arthur, le roi de la Table-Ronde, et la belle Ginevra avec Lancelot du Lac, et Tristan, dont Gottfried de Strasbourg a raconté les héroïques aventures, et le valeureux Percival, sur lequel Wolfram d’Eschenbach composa un poème plus long que l’Iliade. Toutes ces images chevaleresques s’effacent néanmoins devant celle de Griseldis, la pauvre fille de charbonnier qui fait l’admiration d’une cour brillante, l’humble femme sans fiel et sans envie devant laquelle se courbe une reine. Rien de plus touchant que la scène où, privée de son enfant, chassée de sa demeure, reniée par son époux, elle s’éloigne en murmurant encore un dernier vœu d’amour pour celui qui, après lui avoir donné un rang élevé, un nom glorieux, la rejette impitoyablement dans la douleur et la misère. Puis, quand on lui apprend que tout ce qu’elle a souffert n’était qu’un jeu ; qu’en lui enlevant son enfant, en l’exilant de son château, en la dépouillant de son nom, on ne voulait que mettre sa patience et sa douceur à l’épreuve ; quand elle sait que c’est son époux lui-même qui a osé la soumettre à ces horribles angoisses, c’en est fait de son dernier prestige et de sa dernière joie. Pour celui dont elle se croyait noblement et profondément aimée, elle pouvait tout supporter, l’humiliation, la pauvreté, la solitude ; mais songer qu’elle a pu être le jouet d’un vain caprice, l’objet d’un honteux essai, elle si noble, si tendre, si sûre de son amour, c’est une pensée plus poignante que les douloureuses émotions qu’elle a subies dans l’espace de quelques instans. Elle se relève alors dans toute sa dignité, et rejette celui qui a été assez aveugle pour la méconnaître, assez cruel pour la condamner gratuitement à de mortelles souffrances. Le drame se termine là. Il n’est ensanglanté par aucun

  1. Griseldis, dramatisches gedicht.