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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/722

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arrive, sous les dehors les plus simples, de par delà le Rhin ou l’Océan a des chances pour obtenir très promptement un brevet d’immortalité. Cet état de choses est triste, car il y a là tout à la fois faiblesse et envie, rigueurs injustes d’une part, admiration outrée de l’autre, et, ce qui est plus déplorable, absence de nationalité. L’étranger qui aime l’Allemagne, qui sait ce qu’elle a été, qui comprend ce qu’elle pourrait être, s’afflige de la voir ainsi s’abaisser elle-même, oublier sa force, mentir à sa mission. Et cet état de choses que nous constatons ici à regret, l’Allemagne ne peut malheureusement pas, le nier. Tant que Goethe vécut, il la retint de sa main vigoureuse sur la pente où plus tard elle s’est sentie glisser. Il tâcha de l’affermir dans un noble sentiment d’orgueil et de nationalité. Les souvenirs de son grand siècle étaient, du reste, encore trop récens pour ne pas produire sur elle une heureuse influence. Il lui suffisait de regarder à quelques années en arrière, de voir les noms illustres qu’elle avait vu surgir de son sein, et les œuvres qu’elle avait produites, pour sentir tout ce qu’il y avait en elle de sève puissante et de vitalité. Mais à peine les dernières lueurs de son beau siècle étaient-elles éteintes, que l’Allemagne, inquiète et troublée par l’ombre subite qui l’enveloppa, reprit timidement la route qu’elle avait suivie autrefois. Elle est maintenant courbée devant les littératures étrangères plus qu’elle ne l’était au temps de Gothsched. Il faut voir avec quel soin ces herboristes littéraires rangent dans leur herbier les plantes exotiques, avec quel empressement surtout on recherche ce qui vient de la France, et comme on réimprime nos livres, et comme on les traduit. Dans cette ardente reproduction de notre littérature, les Allemands, nous devons le dire, ne discernent pas toujours parfaitement le bon du mauvais. Ils se trompent sur le style et le mérite de plusieurs de nos écrivains ; ils mettent dans la même balance des œuvres d’une valeur fort différente, et portent dans leur panthéon des noms qu’on ne s’attendait guère à voir figurer ensemble. De peur d’oublier la plus petite parcelle de leur moisson, ils prennent tout ce qui leur tombe sous la main, depuis le rameau de cèdre jusqu’au brin d’hyssope. Il n’est si mince auteur parmi nous qui n’ait été plusieurs fois cité, analysé, et vraisemblablement traduit au-delà du Rhin, car l’Allemagne traduit tout. Il y a à Leipzig, à Iéna, des fabriques de traductions, comme on voit ailleurs des fabriques de toile peinte, des ouvriers qui travaillent à tant le pied cube, à tant la toise, qui entreprennent un roman le matin en prenant leur frühstück, et le rendent deux jours après habillé de pied en cap de l’habit allemand, et prêt à faire son entrée dans le monde. Ce qui ne peut être mis en livre, on le met dans les journaux. Les Feuilles littéraires de Hambourg, le Didaskalia de Francfort, la Minerve d’Iéna, l’Europa de Stuttgardt, et cinquante autres recueils hebdomadaires ou mensuels, traduisent perpétuellement nos Revues et nos journaux. Dans ces recueils, je distingue le Magazin de M. Lehman, l’Austand de M. Pfizer, qui se font au moins un travail sérieux d’une tâche que les autres accomplissent seulement le plus vite possible.

Ce n’est pas tout néanmoins. Les Allemands, non contens de nous étudier