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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/721

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richesse philologique, il en résulte souvent aussi une notable confusion, d’autant que beaucoup d’écrivains allemands, préoccupés seulement de la pensée fondamentale de leur livre, traitent la langue à peu près comme les mystiques du XIVe siècle traitaient le corps, c’est-à-dire comme une enveloppe grossière, comme une matière sans prix qui ne mérite aucun soin. Il y avait, il y a quelques années, à Heidelberg, un professeur dont l’esprit s’était élevé aux plus hautes spéculations de la philosophie. Dans sa longue et laborieuse carrière, il avait tout étudié et tout appris, hormis une petite chose qui lui semblait complètement indigne de lui : l’art vulgaire d’expliquer d’une manière lucide sa pensée. Quand il envoyait une de ses savantes dissertations aux Annales de Berlin, tout le comité de rédaction s’assemblait pour la lire et l’interpréter. Aux phrases les plus obscures, chacun était sommé de donner son avis ; mais souvent ce vénérable jury, qui n’était pas une assemblée de sphynx, se trouvait hors d’état d’expliquer les sublimes énigmes du philosophe, et les rejetait, quoiqu’à regret, dans les cartons. L’histoire de ce professeur est celle de plusieurs Allemands d’un esprit peut-être fort distingué, mais que l’on n’étudie pas par la raison qu’ils sont trop difficiles à comprendre.

En l’absence d’un génie supérieur qui indiquerait lui-même les règles du beau, et entraînerait à sa suite les esprits secondaires, chaque écrivain s’en va par la route qui lui plaît le mieux ; chacun d’eux se fait sa théorie et se choisit sa langue, qui bien, qui mal, selon sa force ou sa patience. Chacun d’eux, après le retentissement plus ou moins prolongé de quelques publications, s’exalte par l’idée de sa propre importance, se couronne de ses propres mains, et se nomme roi de son petit royaume. Dès-lors, il a une pleine confiance dans sa légitimité ; il s’intitule souverain par la grace de Dieu et des Muses, et traiterait comme un acte de haute félonie toute atteinte portée par la critique à son empire. Il y a parmi nous aussi une quantité de ces petits rois qui ont reçu les lettres-patentes de la réclame et l’investiture du feuilleton. Cependant l’éclat de leur diadème ne nous empêche point de voir leur misère. Quand nul grand écrivain ne surgit à l’horizon, quand nulle œuvre importante n’apparaît dans le monde littéraire, nous crions à la décadence de l’art, à la pénurie de la pensée. Nos cris de détresse indiquent au moins que nous portons au dedans de nous le sentiment d’un état de choses meilleur. Nos craintes expriment nos désirs ; mais les Allemands s’arrangent déjà fort bien de cette espèce de sommeil où rien ne les trouble dans la satisfaction de leurs rêves. Depuis dix ans, on peut dire qu’un grand nombre d’entre eux ont parfaitement su apprécier les joies du repos et la béatitude de la médiocrité.

Par une singulière anomalie, ces mêmes hommes qui gardent toujours l’un envers l’autre une vanité ombrageuse, une susceptibilité irritante, sont, à l’égard des étrangers, d’une modestie parfaite. Ils disputent avec acharnement la royauté littéraire à leurs compatriotes ; mais ils la cèdent volontiers à leurs voisins. Un livre écrit dans leur langue, imprimé dans leur pays, court grand risque d’être écrasé par la massue de la critique ; mais un ouvrage qui leur