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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/682

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je ne crois devoir ni encourager, ni empêcher ces démarches. Je crains cependant que si le roi rend mes biens à ma femme et à mes enfans, il ne veuille prendre soin de l’éducation de ceux-ci. Je frémis à l’idée de mes fils élevés par des jésuites. Vois, mon ami, que de sujets de peine pour mon cœur !

« J’ai lu et relu l’argument du premier Alcibiade ; j’y ai profondément réfléchi, et je te déclare que mon esprit ne peut pas se faire une idée nette de la substance. L’existence personnelle est la seule que je conçoive, je n’ai pas la conscience sourde et confuse, dont tu parles à la page x.

« … J’apprends avec effroi que tu as de temps en temps des retours de ton ancien mal de poitrine. O mon ami, vis, je t’en conjure, vis assez pour me donner la plus douce récompense de mes sacrifices, ton estime, ton approbation, un mot d’éloge. Si tu meurs avant que j’aie fait le premier pas dans ma noble carrière, je m’arrêterai, je n’aurai plus la force d’avancer, je me laisserai tomber ; vis, je t’en supplie, tu as à répondre de nous deux, car si je laisse éteindre le feu qui est encore dans mon sein, vivrai-je ? Est-ce vivre que se lever chaque matin pour se fuir soi-même jusqu’au soir ? — Adieu, je t’embrasse avec le cœur rempli d’espoir. Je suis sûr que tu me pardonneras mon long silence ; Dieu m’est témoin que je m’entretiens avec toi tous les jours. Je t’écris dans ma tête, je te vois, je t’écoute. Que ne donnerais-je pas pour deux semaines passées avec toi ! Comme je me retrace avec complaisance nos promenades d’Alençon, et cet adieu de dix minutes à Paris ! Adieu encore, aime-moi toujours, car je suis toujours le même. »

Londres, 31 octobre 1821.

« Demain, mon ami, je pars pour la Grèce avec Collegno. Si tu as reçu la lettre que je t’ai écrite il y a environ six semaines, et que le comte Piosasco a dû te remettre à son arrivée à Paris, tu ne seras pas étonné de ma résolution. Il fallait, mon ami, que je sortisse de mon engourdissement par un moyen extraordinaire. Mon inaptitude à travailler venait de ce que mon ame avait la conscience d’un devoir à remplir encore dans la vie active. — J’ignore si je pourrai être utile ; je suis préparé à toute sorte de difficultés, résigné à toute espèce de désagrémens. Il le faut bien : songe que Bowring m’a déclaré que le comité anglais, ou du moins plusieurs de ses membres, désapprouvaient mon voyage. Je veux croire que leurs motifs sont