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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/669

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bien tranquilles, à peu près dans le genre de mes hôtes d’Alençon. — Que me conseilles-tu pour mon fils ? j’ai bien envie de le faire venir. Si tu n’y vois pas d’objection sérieuse, envoie la lettre que je t’adressai d’Alençon pour ma femme. Mettons les choses au pis, et que je sois relégué dans une ville de Hongrie ou de Bohème ; si mon fils veut me suivre, il pourra seul m’aider à supporter une horrible existence. Mon ami, envoie la lettre ; mon cœur est ici dans une solitude déchirante. Oui, si tu n’as pas de raison grave à m’opposer, envoie ma lettre, et que je ne meure pas sans avoir encore un moment de bonheur. J’écris à ma femme qu’à la réception de la lettre qu’elle recevra par la voie que je t’ai indiquée, elle fasse partir mon fils pour Lyon, où elle l’adressera à quelque négociant ; il y en a tant qui correspondent avec Turin ! De Lyon à Paris, ce n’est qu’un voyage de deux jours.

« Je ne t’ai rien dit de Bourges ; rien n’y est remarquable, sauf la cathédrale, qui est une grande et très belle église gothique. Mais le sanctuaire réservé aux prêtres ne laisse pas approcher de l’autel. Vos prêtres français tiennent les chrétiens trop éloignés de Dieu ; ils s’en repentiront un jour.

« Et l’argument du Phédon, qu’est-il devenu ? Te rappelles-tu ce jour qui fut consacré tout entier à lire ces pages écrites au milieu de tant de douleurs de l’ame et du corps ? Elles m’appartiennent, ou plutôt je leur appartiens, etc. »

Bourges, 15 septembre.

« … O mon ami ! que nous sommes malheureux de n’être que de pauvres philosophes, pour qui le prolongement de l’existence n’est qu’un espoir, un désir ardent, une prière fervente. Je voudrais avoir les vertus et la foi de ma mère. Raisonner, c’est douter ; douter, c’est souffrir ; la foi est une espèce de miracle ; lorsqu’elle est forte, lorsqu’elle est vraie, qu’elle donne de bonheur ! Combien de fois, dans mon cabinet, je lève les yeux au ciel, et je demande à Dieu de me révéler, et surtout de me donner l’immortalité !

« J’ai un cabinet, et j’y passe la plus grande partie de ma journée, d’abord de huit à onze heures ; ensuite, je sors pour déjeuner avec mes camarades. Je fais quelquefois un tour au jardin de l’évêché ; je rentre à une heure ou un peu plus tard, et je travaille jusqu’à cinq. Je dîne seul en dix ou douze minutes, et je vais chercher une promenade avec le cœur presque serein ; mais je ne trouve que des eaux dormantes, des champs pierreux, quelquefois un peu de gazon sous