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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/666

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vivait, comme on le voit, d’une manière qui ne pouvait guère inquiéter l’autorité. Cependant, soit que ses compagnons d’exil fussent moins prudens que lui, soit par toute autre raison, les ombrages du gouvernement redoublèrent. Ma visite à Alençon, dans l’état de ma santé, troubla la police ; ce qui n’était qu’un élan du cœur parut une bravade ou même un complot, et l’impatience d’une pareille existence entra dans l’ame de Santa-Rosa. Il me fit part de la lettre que lui avait écrite le colonel Fabvier, un de nos communs amis. Fabvier lui annonçait que sa sûreté était menacée, qu’une extradition ou du moins qu’un nouvel emprisonnement était possible ; il l’engageait à fuir en Angleterre, et il s’offrait à lui en fournir les moyens. A tel jour et à telle heure, une chaise de poste devait se trouver à une demi-lieue d’Alençon avec quelques amis dévoués, et transporter Santa-Rosa déguisé vers un port de mer où les moyens de passer immédiatement en Angleterre auraient été ménagés. Nous reconnûmes dans cette proposition le cœur de celui qui la faisait ; mais nous la rejetâmes sur-le-champ. S’enfuir, pour Santa-Rosa, eût été presque avouer qu’il doutait de son droit ; c’eût été déshonorer le jugement de non-lieu rendu par la justice française et méchamment suspendu par la police de M. de Corbière. Là-dessus, Santa-Rosa et moi, nous n’eûmes pas même à délibérer. Mais Santa-Rosa voyait arriver avec effroi le moment où je retournerais à Paris et où il demeurerait seul à Alençon, sans amis, sans livres, sans secours pour son cœur et pour ses études.

Sur ces entrefaites, il y eut à la chambre des députés une vive discussion où plusieurs membres de l’opposition, s’étant plaints des tracasseries de la police française envers les réfugiés italiens, M. de Corbière, ministre de l’intérieur et de la police, prétendit que les réfugiés n’étaient pas du même avis que leurs défenseurs, et qu’ils étaient reconnaissans de la conduite du gouvernement français à leur égard. Santa-Rosa trouva les paroles du ministre aussi déloyales que sa conduite avait été injuste, et il crut devoir à son honneur et à celui de ses compagnons d’infortune de publier une lettre dont le noble et fier langage irrita la police de la congrégation. Bientôt un arrêté du ministre de l’intérieur transféra Santa-Rosa d’Alençon à Bourges, aggravant ainsi sa situation et le poussant à quitter à tout prix la France, où il n’attendait plus une hospitalité supportable.

Mais je reprends ma narration à mon départ d’Alençon et à mon retour à Paris, le 12 du mois d’août. Voici des fragmens de notre correspondance pendant le mois d’août et le mois de septembre :