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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/663

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le mal n’est point un principe, ce n’est qu’un fait), c’est un devoir de faire entendre sa voix quand on a la conscience de sa force… Cette édition de Proclus et même cette traduction de Platon sont venues à la traverse de votre véritable carrière… Moi, mon ami j’ai de la santé, un cœur tendre qui se passionne, une imagination faite pour ce cœur ; j’ai l’esprit juste, mais nulle profondeur, et j’ai une instruction si incomplète, ou, pour mieux dire, je suis si ignorant sur un grand nombre de points importans, que cela devient un obstacle presque insurmontable à la plupart des travaux que je pourrais entreprendre. J’ai sans doute une certaine pratique et une connaissance du matériel des affaires qui est rarement réunie à une imagination ardente ; voilà ce qui peut faire de moi un citoyen propre à servir mon pays pendant l’orage et après l’orage. Mais c’est d’une manière bien autrement élevée que vous pouvez servir la société humaine. Moi qui ai la conscience d’un prolongement indéfini de mon existence morale, de mon existence de volonté et de liberté, qui l’ai pour vous et pour moi, je désire vivement que votre passage sur la terre soit marqué par votre influence sur le bonheur des autres passagers, nul grand bien n’étant sans grande récompense. Vous voyez, mon ami, que je vous aime tout de bon, et comme un vrai dévot que je suis.

« Le congrès de Florence ne cesse de me trotter par la tête. Il y a quelque chose de bien odieux dans cet abandon des Grecs à la vengeance plus ou moins prompte des ennemis de la foi chrétienne.

« Vous avez commencé la session des chambres par des coups de pistolets ; voilà une touchante imitation des usages anglais. Vous prenez ce qu’il y a de meilleur chez vos voisins ; je vous en fais mes complimens. Pour moi, je vous avoue que j’aimerais mieux qu’Alençon ressemblât un peu plus à Chester, à Nottingham ou à telle autre ville de l’empire britannique. — M. Royer-Collard aura-t-il l’occasion de foudroyer ses adversaires comme l’hiver dernier ? Je crains qu’il ne se présente pas de question digne de lui. Rappelez-moi à son souvenir, vous savez mon sentiment de préférence pour lui il est de vieille date.

« Adieu, mon cher ami, je vous aime parce que vous m’aimez, parce que vous êtes platonicien, et parce que vous êtes Parisien, et plus encore par une raison occulte qui vaut mieux que toutes les autres, parce qu’elle ne s’exprime pas. Je l’ai sentie en recevant hier vos deux lettres après quelques jours d’attente. »