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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/65

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PAULINE.

prit le message de Montgenays. Il le laissa passer, résolu à ne pas abandonner Pauline à son mauvais destin, et dès cet instant il ne la perdit pas de vue ; il la suivit comme elle sortait le soir, seule, à pied, pour la première fois de sa vie, et si tremblante, qu’à chaque pas elle se sentait défaillir. Au détour de la première rue, il se présenta devant elle et lui offrit son bras. Pauline se crut insultée par un inconnu, elle fit un cri et voulut fuir. — Ne crains rien, ma pauvre enfant, lui dit Lavallée d’un ton paternel ; mais vois à quoi tu t’exposes d’aller ainsi seule la nuit. Allons, ajouta-t-il en passant le bras de Pauline sous le sien, tu veux faire une folie ! au moins fais-la convenablement. Je te conduirai, moi, je sais où tu vas, je ne te perdrai pas de vue. Je n’entendrai rien, vous causerez, je me tiendrai à distance, et je te ramènerai. Seulement rappelle-toi que si Montgenays se doute le moins du monde que je suis là, ou si tu essaies de sortir de la portée de ma voix, je tombe sur lui à coups de canne.

Pauline n’essaya pas de nier. Elle était foudroyée de l’assurance de Lavallée ; et ne sachant comment s’expliquer sa conduite, préférant d’ailleurs toutes les humiliations à celle d’être trahie par son amant, elle se laissa conduire machinalement, et à demi égarée, jusqu’au parc de Monceaux, où Montgenays l’attendait dans une allée. Le comédien se cacha parmi les arbres, et les suivit de l’œil tandis que Pauline, docile à ses avertissemens, se promena avec Montgenays sans se laisser perdre de vue, et sans vouloir lui expliquer l’obstination qu’elle mettait à ne pas aller plus loin. Il attribua cette persistance à une pruderie bourgeoise qu’il trouva fort ridicule, car il n’était pas assez sot pour débuter par de l’audace. Il se composa un maintien grave, une voix profonde, des discours pleins de sentiment et de respect. Il s’aperçut bientôt que Pauline ne connaissait ni la malheureuse déclaration, ni la fâcheuse lettre, et dès cet instant il eut beau jeu pour prévenir les desseins de Laurence. Il feignit d’être en proie à un repentir profond et d’avoir pris des résolutions sérieuses ; il arrangea un nouveau roman, se confessa d’un ancien amour pour Laurence, qu’il n’avait jamais osé avouer à Pauline, et qui de temps en temps s’était réveillé malgré lui, même lorsqu’il était aux genoux de cette aimable fille, si pure, si douce, si humble, si supérieure à l’orgueilleuse actrice. Il avait cédé à des séductions terribles, à des avances délirantes, et dernièrement encore il avait été assez fou, assez ennemi de sa propre dignité, de son propre bonheur, pour adresser à Laurence une lettre qu’il désavouait, qu’il détestait, et dont cependant il devait la révélation textuelle à Pauline. 11 lui répéta cette lettre mot à mot, insista sur ce qu’elle