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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/649

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son premier courage à Charles-Albert, et le roi Charles-Félix vous remerciera un jour de lui avoir conservé son trône. »

Enfin, quand tout fut perdu, Santa-Rosa négocia avec M. le comte de Mocenigo, ministre de Russie auprès de la cour de Turin, pour obtenir une pacification générale, à la condition d’une amnistie et de quelques améliorations intérieures, offrant, à ce prix, de renoncer à l’amnistie pour lui-même et pour les autres chefs constitutionnels, et de se bannir volontairement, pour mieux assurer la paix et le bonheur de la patrie.

Cette noble conduite me frappa vivement, et pendant quelques jours je répétais à tous mes amis : Messieurs, il y avait un homme à Turin ! Mon admiration redoubla quand on m’apprit que le héros de ce livre en était aussi l’auteur. Je ne pus me défendre d’un sentiment de respect en voyant dans le défenseur d’une révolution malheureuse cette absence de tout esprit de parti, cette loyauté magnanime qui rend justice à toutes les intentions, et dans les douleurs les plus poignantes de l’exil ne laisse percer ni récriminations injustes, ni amers ressentimens. L’enthousiasme pour une noble cause porté jusqu’au dernier sacrifice, et en même temps une modération pleine de dignité, sans parler du rare talent marqué à toutes les pages de cet écrit, composaient à mes yeux un de ces beaux caractères cent fois plus intéressans pour moi que les deux révolutions de Naples et de Piémont ; car si en moi le philosophe cherche dans les évènemens contemporains le mouvement des principes éternels et leur manifestation visible, l’homme aussi ne cherche pas avec moins d’ardeur l’humanité dans les choses humaines. Et quel trait plus admirable d’un caractère humain que l’union de la modération et de l’énergie ! Cet idéal que j’avais tant rêvé semblait se présenter à moi dans M. de Santa-Rosa. On me dit qu’il était à Paris ; je voulus le connaître, et un de mes amis d’Italie me l’amena un matin. Je venais de cracher du sang, et les premières paroles que je lui dis furent celles-ci : « Monsieur, vous êtes le seul homme que, dans mon état, je désire connaître encore. » Combien de fois depuis nous sommes-nous rappelé cette première entrevue, moi mourant, lui condamné à mort, caché sous un nom étranger, sans ressources et presque sans pain ! Sans insister sur les détails de notre conversation, il me suffira de vous dire que je trouvai plus encore que je n’avais attendu. A sa mine, à sa démarche, dans toutes ses paroles, je reconnus aisément le feu et l’énergie de l’auteur de la proclamation du 23 mars, et en