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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/63

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PAULINE.

de la justice. Ces dernières sont les plus malheureuses ; elles vont toujours cherchant un idéal qu’elles ne peuvent trouver, car il n’existe pas sur la terre, et elles n’ont point en elles ce fonds de tendresse et d’amour qui fait accepter l’imperfection de l’être humain. On peut dire de ces personnes qu’elles sont affectueuses et bonnes seulement quand elles rêvent.

Pauline avait un sens très droit et un véritable amour de la justice ; mais entre la théorie et la pratique il y avait comme un voile qui couvrait son discernement : c’était cet amour-propre immense, que rien n’avait jamais contenu, que tout, au contraire, avait contribué à développer. Sa beauté, son esprit, sa belle conduite envers sa mère, la pureté de ses mœurs et de ses pensées, étaient sans cesse là devant elle comme des trésors lentement amassés dont on devait sans cesse lui rappeler la valeur pour l’empêcher d’envier ceux d’autrui ; car elle voulait être quelque chose, et plus elle affectait de se rejeter dans la condition du vulgaire, plus elle se révoltait contre l’idée d’y être rangée. Il eût été heureux pour elle qu’elle pût descendre en elle-même avec la clairvoyance que donne une profonde sagesse ou une généreuse simplicité de cœur ; elle y eût découvert que ses vertus bourgeoises avaient bien eu quelque tache, que son christianisme n’avait pas été toujours fort chrétien, que sa tolérance passée envers Laurence n’avait jamais été aussi complète, aussi cordiale qu’elle se l’était imaginé ; elle y eût vu surtout un besoin tout personnel qui la poussait à vivre autrement qu’elle n’avait vécu, à se développer, à se manifester. C’était un besoin légitime et qui fait partie des droits sacrés de l’être humain ; mais il n’y avait pas lieu de s’en faire une vertu, et c’est toujours un grand tort de se donner le change pour se grandir à ses propres yeux. De là à la vanité d’abuser les autres sur son propre mérite, il n’y a qu’un pas, et ce pas, Pauline l’avait fait. Il lui était impossible de revenir en arrière et de consentir à n’être plus qu’une simple mortelle, après s’être laissé diviniser.

Ne voulant pas donner à Laurence la joie de l’avoir humiliée, elle affecta la plus grande indifférence et endura sa douleur avec stoïcisme. Cette tranquillité dont Laurence ne pouvait être dupe, car elle la voyait dépérir, l’effrayait et la désespérait. Elle ne voulait pas se résoudre à lui porter le dernier coup en lui prouvant la honteuse infidélité de Montgenays ; elle aimait mieux endurer l’accusation tacite de l’avoir séduit et enlevé. Elle n’avait pas voulu recevoir la lettre de Montgenays. Lavallée lui en avait dit le contenu, et elle l’avait prié de la garder chez lui toute cachetée pour s’en servir au-