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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/607

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de ne point appartenir en entier à l’auteur. L’ouverture renferme, ainsi que le morceau d’entr’acte, d’élégantes phrases qui seront bientôt converties en contredanses. — Les chœurs sont la partie la plus négligée de l’opéra et la plus mal exécutée. Depuis longtemps, du reste, on sait à quoi s’en tenir sur le mérite des choristes de l’Opéra-Comique, et je ne sache pas de lieu au monde où la laideur humaine y soit plus dignement représentée. Mlle Borghèse, malgré sa profonde émotion, a surmonté toutes les difficultés de son rôle et obtenu un très grand et très mérité succès. La musique de la Fille du Régiment, écrite pour elle, a fait ressortir mieux que toute autre les qualités brillantes de sa voix et la hardiesse de sa vocalisation. Le seul reproche qu’on puisse lui faire, c’est la rudesse avec laquelle elle attaque quelquefois les notes élevées, ce qui les fait passer à l’état de cri ; il y a aussi quelque hésitation et un manque de netteté dans ses gammes chromatiques et dans son trille. A part ces défauts, dus peut-être à la frayeur d’un début, et que le temps corrigera sans doute, Mlle Borghèse possède, comme cantatrice et comme comédienne, un talent qui ne peut que croître, et sur lequel l’Opéra-Comique doit fonder les plus grandes espérances.



LE BRACELET, par M. Paul de Musset [1]. — On ne saurait trop s’étendre sur le récit des sentimens, on ne saurait mettre trop de soins à en noter les nuances les plus légères, car il y aura toujours des découvertes à faire dans le cœur humain ; mais le chapitre des sens est connu de tout le monde, et on l’a bien rarement abordé autrement que d’une manière avilissante. — Ainsi parle à un endroit Rodolphe, le héros de ce livre, et il a raison ; il a raison peut-être contre le romancier lui-même, contre l’écrivain spirituel qui lui prête ce langage. Je relèverai d’abord une étrange contradiction. On apprend, à la fin de l’ouvrage, que le héros a écrit ses mémoires, le récit de ses galantes aventures, chez son oncle mourant, lequel va le faire héritier et lui laisser assez d’argent pour dénouer le roman à la guise de l’auteur. C’est vraiment peu généreux, car cet oncle, en définitive, était brave homme et méritait bien qu’on le soignât, au lieu de rédiger en détail, devant un lit de mort, le bulletin de ses propres conquêtes de grisettes et de ses bonnes fortunes d’atelier.

C’est par là que s’ouvre le Bracelet, et cette gaillarde exposition est un peu longue. Cela ressemble assez, je crois, à une conversation d’étudiant en verve qui récite ses prouesses à l’avenant. Sans pruderie donc, on a trop abusé de ces juvenilia de garçon pour qu’on y revienne, et la plume nette et facile de M. Paul de Musset n’eût que gagné, selon moi, à retracer des liaisons de meilleur goût. Pour sauver le récit de pareils hauts faits, il faudrait que la passion s’en mêlât ; mais l’ame est très peu de mise en ces rencontres, et je m’en tiens à l’avis qu’exprimait Rodolphe lui-même, avec un vrai sens des convenances littéraires.

  1. Un vol. in-8°, chez Magen, quai des Augustins.