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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/60

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REVUE DES DEUX MONDES.

quart-d’heure après la fin du spectacle. Il faut que Montgenays ait un tête-à-tête avec Laurence dans sa loge. Le moment est venu ; il est à nous : je serai là, caché derrière la psyché ; je ne quitterai pas votre fille d’un instant. Allez, et fiez-vous à moi.

Les choses se passèrent comme il l’avait prévu, et le hasard les seconda encore. Laurence, rentrant dans sa loge, appuyée sur le bras de Montgenays, et n’y trouvant personne (Lavallée était déjà caché derrière le rideau qui couvrait les costumes accrochés à la muraille, et la glace le masquait en outre), demanda où étaient sa mère et son amie. Un garçon de théâtre, qui passait dans le couloir, et à qui elle adressa cette question, lui répondit (et cela était malheureusement vrai) qu’on avait été forcé d’emporter Mme D… qui avait des convulsions. Laurence ne savait pas la scène que lui ménageait Lavallée ; d’ailleurs, elle l’eût oubliée en apprenant cette triste nouvelle. Son cœur se serra, et, l’idée des souffrances de son amie se joignant à la fatigue et aux émotions de la soirée, elle tomba sur son siège et fondit en larmes. C’est alors que l’impertinent Montgenays, se croyant le maître et le tourment de ces deux femmes, perdit toute prudence et risqua la déclaration la plus désordonnée et la plus froidement délirante qu’il eût faite de sa vie. C’était Laurence qu’il avait toujours aimée, disait-il ; c’était elle seule qui pouvait l’empêcher de se tuer ou de faire quelque chose de pire, un suicide moral, un mariage de dépit. Il avait tout tenté pour se guérir d’une passion qu’il ne croyait pas partagée : il s’était jeté dans le monde, dans les arts, dans la critique, dans la solitude, dans un nouvel amour ; mais rien n’avait réussi. Pauline était assez belle pour mériter son admiration ; mais pour sentir autre chose pour elle qu’une froide estime, il eût fallu ne pas voir sans cesse Laurence à côté d’elle. Il savait bien qu’il était dédaigné, et dans son désespoir, ne voulant pas faire le malheur de Pauline en la trompant davantage, il allait s’éloigner pour jamais !… En annonçant cette humble résolution, il s’enhardit jusqu’à saisir une main de Laurence, qui la lui arracha avec horreur. Un instant elle fut transportée d’une telle indignation, qu’elle allait le confondre ; mais Lavallée, qui voulait qu’elle eût des preuves, s’était glissé jusqu’à la porte qu’il avait à dessein recouverte d’un pan de rideau jeté là comme par hasard. Il feignit d’arriver, frappa, toussa et entra brusquement. D’un coup d’œil, il contint la juste colère de l’actrice, et, tandis que Montgenays le donnait au diable, il parvint à l’emmener, sans lui laisser le temps de savoir l’effet qu’il avait produit. La femme de chambre arriva, et tandis qu’elle r’habillait sa