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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/597

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de déclin, dans la politique et la diplomatique russe. On a beaucoup vanté son habileté, son esprit de suite, sa persévérance. Ces éloges étaient mérités, ils l’étaient dans une certaine mesure du moins. Certes, la politique russe, sous les empereurs Paul et Alexandre, a pu être habile, mais elle n’a pas toujours été la même à l’égard de Napoléon. Jamais on n’a vu de changemens plus brusques et plus inattendus. Quoi qu’il en soit, cette politique était grande. Qu’on fût l’ami dévoué ou l’ennemi implacable du grand homme, qu’on lui livrât l’Espagne à Erfürth ou qu’on lui refusât plus tard à Châtillon des conditions honorables, qu’on brûlât Moscou ou qu’on exigeât des Bourbons la promesse d’une charte constitutionnelle, quelque jugement qu’on porte sur ces faits si divers, toujours est-il que c’étaient là de grandes pensées, d’immenses projets, des résultats et des moyens dignes de l’histoire. Que voyons-nous aujourd’hui ? La Pologne devenue le chancre de la Russie, comme l’Irlande l’a été de l’Angleterre ; des persécutions religieuses, des persécutions politiques au dedans et au dehors ; de grands intérêts subordonnés à de petites pensées ; de vastes moyens péniblement employés pour des buts secondaires ; beaucoup d’agitation, beaucoup d’efforts, beaucoup de vouloirs pour de minces résultats. On dirait de petites passions plutôt que de grandes pensées, des préjugés plutôt que des résolutions profondément méditées. Tant mieux pour la paix du monde, car il n’y a rien là de hardi, de décisif, de redoutable. Le fait n’est pas moins digne d’observation, et là, comme ailleurs, il trouve peut-être une explication toute naturelle dans une seule circonstance, la retraite ou la mort des hommes politiques les plus éminens. C’est une des gloires de l’empereur Alexandre que d’avoir su s’entourer des hommes les plus habiles. Peu lui importait la langue, le pays : l’Allemagne, l’Angleterre, la Suisse, la Grèce, la France, lui ont fourni des généraux, des marins, des administrateurs, des ministres, des diplomates du premier ordre. En lui envoyant ces hommes, c’étaient en quelque sorte des lettres de grande naturalisation que l’Europe octroyait à la Russie. Aussi Alexandre exerça-t-il les droits européens dans toute leur étendue.

Mais ces hommes, le temps les enlève ou les frappe. Pour n’en citer que trois, Capo-d’Istria est mort ; M. de Nesselrode se fait vieux, et dans sa vieillesse, fortement préoccupé de l’avenir de sa famille, il se distrait, il se repose, en dirigeant ses propres affaires, des fatigues et des ennuis d’une politique qui n’est plus la grande politique de son beau temps. Enfin un ukase, un rescrit que nous laissons à plus habiles que nous le soin de qualifier, nous apprend que M. le comte Pozzo di Borgo a obtenu sa retraite définitive. La Russie ne remplacera pas de long-temps l’homme que la Corse et les vicissitudes de la politique lui avaient donné, celui qui, par la rare puissance de son esprit et par la haute influence qu’il a exercée dans les grandes affaires de ce siècle, peut être appelé, sans ridicule, ce qu’il était réellement et avec toute l’énergie des sentimens insulaires, l’adversaire de Napoléon. C’est en 1804 que M. Pozzo entra au service de la Russie, et après avoir été chargé de missions