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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/592

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maître ne l’a pas écrit ainsi, c’est ainsi du moins qu’il l’a senti dans le moment de l’inspiration, et c’est ainsi qu’il l’aurait écrit peut-être la veille ou le lendemain. Ainsi c’est bien toujours du Mozart, c’est bien toujours du Rossini que nous entendons, lors même que pour satisfaire aux exigences de la voix qui devait lui servir d’interprète, Rossini ou Mozart ont consenti à modifier leur premier jet.

Je ne prétends pas que cette liberté d’interprétation doive être illimitée ; mais plus une composition vieillit, plus il devient nécessaire d’avoir de grandes intelligences pour interpréter fidèlement les points contestables. Sans cette part d’indépendance, l’esprit du chanteur n’aurait plus à s’exercer que dans les gestes et le costume, et encore faudrait-il qu’il n’y apportât point son propre caprice, mais le goût et la vraisemblance. Il faudrait prononcer que le talent d’exécution exclut le talent de création, et les artistes dramatiques en tous genres deviendraient de pures machines, fonctionnant plus ou moins bien, suivant une impulsion mécanique à jamais donnée. Alors plus de progrès possible, et le mot goût n’a plus de sens. De plus, il suffit d’une erreur innocemment commise par un chanteur et inaperçue de l’auditoire pendant un certain temps, pour que cette erreur devienne loi sans qu’aucun autre chanteur ait le droit de la redresser et d’en purger l’œuvre du maître. C’est ainsi que l’ignorance des commentateurs ou seulement des copistes a altéré pendant des siècles l’esprit de textes bien autrement sérieux que ceux des partitions musicales.

Si la simple raison, si un sentiment de l’art qui n’est point refusé même aux gens privés d’éducation spéciale peuvent servir de guide pour juger les artistes avec quelque justice et quelque utilité, nous devons attendre de Mlle Garcia plus que nous ne pouvons lui donner. Si le public comprend l’importance d’un pareil talent, il apprendra beaucoup de lui, et ne cherchera plus à entraver, par la méfiance ou la timidité de ses jugemens, l’essor de facultés aussi rares et aussi précieuses. La critique ne cherchera point à l’intimider. On peut analyser froidement le talent le plus consommé ; mais on doit de grands égards au génie même le plus novice. Il y a pour lui un certain respect auquel ne se refusent pas les artistes vraiment éminens. J’ai vu Rubini essayer docilement avec Pauline Garcia, dans l’entr’acte, un trait qu’elle lui avait soumis, et que l’admirable chanteur répétait avec un plaisir naïf et généreux. Lablache est fier d’elle comme un père l’est de son enfant, et Liszt sera plus heureux de l’entendre chanter Desdemona et Tancrède, lui dont elle est, comme pianiste, une des meilleures élèves, que de toutes les ovations que sa bonne Hongrie lui décerne.

Nous n’analyserons pas le talent dramatique de Mlle Garcia, pas plus que l’étendue et la puissance extraordinaire de sa voix. Peu nous importerait la qualité de timbre de cet instrument magnifique, si le cœur et l’intelligence ne l’animaient pas ; mais c’est un prodige dont l’honneur revient à Dieu, que de voir une faculté d’expression aussi riche au service d’une intelligence aussi puissante. Cette voix part de l’ame et va à l’ame. Dès les premiers sons qu’elle vous jette, on pressent un esprit généreux, on attend un courage indomptable, on