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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/553

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le dire ?) n’oublie jamais qu’elle va aujourd’hui de Pythéas jusqu’à M. de Châteaubriand, et il s’en souvient avec bonheur pour éclairer tout d’abord, chemin faisant, Rutilius, par exemple, ou Lactance.

Il faut glisser une réserve dans cette comparaison où M. Ampère garde tant de flatteurs avantages. La discussion des points de détail, sur lesquels s’appesantissent si essentiellement les bénédictins, est quelquefois un peu rapide chez lui ; ses indications en note sont plus incomplètes et plus empressées qu’on ne le voudrait dans un ouvrage fait pour guider les études et ouvrir les sources. Une seconde édition réparera aisément ces imperfections premières. Je veux lui faire une petite chicane théologique. Dans son chapitre sur le semi-pélagianisme, il s’autorise, contre les augustiniens outrés, du livre intitulé Proedestinatus « et qu’un semi-pélagien, dit-il, a publié en l’accompagnant d’une réfutation. » Mais je trouve, dans les querelles jansénistes du XVIIe siècle, que ce fut le Père Sirmond, docte jésuite, qui eut de Rome une copie de ce manuscrit et la publia. Or, plusieurs théologiens prétendirent que le Père Sirmond s’était fort mépris sur la valeur du manuscrit, et qu’il avait lu au sérieux un pur libelle, forgé, il y avait plus de douze cents ans, par quelque semi-pélagien qui s’était donné à plaisir un adversaire absurde et odieux pour le mieux réfuter, comme il arrive quelquefois [1]. Il en résultait que le Père Sirmond, plus érudit que critique, aurait été dupe, et que la secte des Prédestinatiens ne serait qu’un fantôme. Là-dessus le Père Sirmond, loin de se tenir pour battu, publia au long l’histoire de cette secte que les contradicteurs ne continuèrent pas moins d’appeler fabuleuse. On en croira ce qu’on voudra ; mais j’aurais voulu que M. Ampère touchât un mot du doute soulevé et de la querelle. Il est vrai que ces éternelles discussions entre parenthèses rallentissent un récit, et que, lui, il porte volontiers dans le maniement de son érudition, si vaste et si bien acquise, quelque chose de la façon courante et preste de Voltaire ; ce qui est un dernier éloge ; car ce nous serait une honte de finir par une chicane janséniste avec un si beau livre qui n’a qu’à se poursuivre sur ces bases et dans cette ordonnance pour être un monument.


SAINTE-BEUVE.

  1. On peut voir en particulier l’écrit intitulé : Censure d’un livre que le P. Jac. Sirmond a faict imprimer sur un vieil manuscrit, par le sieur Auvray, docteur en théologie ; 1644, in-4°.