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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/533

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hommes à la nation, Dante, Pétrarque et Boccace ; cette fois elle donna un mauvais dictionnaire. A l’époque de Pétrarque, elle s’était trouvée inopinément la capitale littéraire de l’Italie ; au XVIIIe siècle, en voulant s’attribuer le monopole de la langue italienne, elle hâta l’indépendance des patois. On ne peut voir sans étonnement l’unanimité avec laquelle plusieurs centaines de poètes, écrivant en patois et dispersés dans toutes les parties de l’Italie, les uns à l’insu des autres, ont tous affecté de donner le nom de langue de Florence à la langue italienne. La logique instinctive de la poésie est infaillible. Les poètes des patois, par une déférence sans bornes envers cette Florence si odieuse aux défenseurs du parti national, ne faisaient en réalité que saisir le moyen le plus sûr pour se débarrasser de la langue italienne. En reléguant l’italien à Florence, ils s’assuraient le droit d’écrire dans leur langage. Ainsi quatre fois l’Italie s’est efforcée de résoudre le problème de sa langue, et quatre fois elle a interrompu son travail pour changer de voie.

Chacun des trois partis qui se disputent la gloire de donner une langue à l’Italie mérite un reproche particulier. Ainsi, la langue toscane est d’un usage circonscrit, la langue italienne manque absolument de popularité ; c’est une langue qu’on ne parle pas. La langue moderne ne relève ni des livres ni des localités, elle n’a pas de traditions nationales et ne peut pas se défendre des gallicismes. Aucun des trois partis ne possède donc encore le moyen de résoudre la question.

C’est quelque chose de bien triste que cette querelle qui commence avec Dante et qui n’est pas encore près de se vider, et nous n’avons indiqué que le côté poétique de ces tracasseries sur des riens, dont cependant se composent la langue, le style, l’analyse même de la pensée. Nous avons passé sous silence les divisions intérieures des villes de la Toscane, les dissidences entre Dolce et Bembo, les variantes infinies des philologues qui, en proclamant leur zèle pour la cause de la langue nationale, gardent toujours un secret penchant pour le patois de leur ville natale. Nous n’avons pas rappelé la déplorable impertinence de quelques villes qui ont proposé à la langue les phrases les plus impures de leur patois ; les criantes injustices des pédans envers les hommes de génie, et les in-folios où l’on a disséqué mot par mot, phrase par phrase, les nouvelles de Boccace, les terzines de Dante, les stances du Tasse, etc. Les Italiens n’ont pas permis à un seul écrivain d’avancer d’un pas, d’un mot, sans le forcer à rendre raison de ses libertés devant trois ou quatre opinions ; ils ont verbalisé sur tout et à toutes les époques. Le Tasse a refait sa Jérusalem délivrée pour apaiser les critiques, et Dante lui-même a été obligé d’analyser et de justifier la langue qu’il avait parlée dans ses momens d’inspiration. Or, que l’on imagine cette Péninsule divisée en quatorze parties, partagée entre l’italien, le florentin et les patois, livrée à des chicanes qui ont leur source entre Florence et la Toscane, qui se propagent de la Toscane à l’Italie, puis se multiplient entre l’Italie et chacun de ses états qui réclame l’indépendance de son langage ; et au-dessus