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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/53

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PAULINE.

plus qu’elle ne veut l’avouer ; elle aspire à l’indépendance, et la fortune peut seule la lui donner.

— Et s’il ne l’épouse pas ! reprit Mme S… Quant à moi, je crois qu’il n’y songe nullement.

— Et moi, s’écria Laurence, je ne puis croire qu’un homme comme lui soit assez infâme ou assez fou pour croire qu’il obtiendra Pauline autrement.

— Eh bien ! si tu le crois, repartit la mère, essaie de les séparer ; ferme-lui ta porte, ce sera le forcer à se déclarer. Sois sûre que, s’il l’aime, il saura bien vaincre les obstacles et prouver son amour par des offres honorables.

— Mais il a peut-être dit la vérité, reprenait Laurence, en s’accusant d’un amour mal guéri qui l’empêche encore de se prononcer. Cela ne se voit-il pas tous les jours ? Un homme est quelquefois incertain des années entières entre deux femmes dont une le retient par sa coquetterie, tandis que l’autre l’attire par sa douceur et sa bonté. Il arrive un moment où la mauvaise passion fait place à la bonne, où l’esprit s’éclaire sur les défauts de l’ingrate maîtresse et sur les qualités de l’amie généreuse. Aujourd’hui, si nous brusquons l’incertitude de ce pauvre Montgenays, si nous lui mettons le couteau sur la gorge et le marché à la main, il va, ne fût-ce que par dépit, renoncer à Pauline, qui en mourra de chagrin peut-être, et retourner aux pieds d’une perfide qui brisera ou desséchera son cœur, tandis que si nous conduisons les choses avec un peu de patience et de délicatesse, chaque jour, en voyant Pauline, en la comparant à l’autre femme, il reconnaîtra qu’elle seule est digne d’amour, et il arrivera à la préférer ouvertement. Que pouvons-nous craindre de cette épreuve ? que Pauline l’aime sérieusement ? c’est déjà fait ; qu’elle se laisse égarer par lui ? c’est impossible. Il n’est pas homme à le tenter ; elle n’est pas femme à s’y laisser prendre.

Ces raisons ébranlèrent un peu Mme S…. Elle fit seulement consentir Laurence à empêcher les tête-à-tête que ses courses et ses occupations rendaient trop faciles et trop fréquens entre Pauline et Montgenays. Il fut convenu que Laurence emmènerait souvent son amie avec elle au théâtre. On devait penser que la difficulté de lui parler augmenterait l’ardeur de Montgenays, tandis que la liberté de la voir entretiendrait son admiration.

Mais ce fut la chose la plus difficile du monde que de décider Pauline à quitter la maison. Elle se renfermait dans un silence pénible pour Laurence ; celle-ci était réduite à jouer avec elle un jeu puéril,