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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/527

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créations bouffonnes et de traditions chevaleresques ; et, malgré toute la peine qu’il s’est donnée, il n’a réussi qu’à marquer le dernier terme de la poésie bolonaise.

Naples, Venise, Milan et Palerme sont les quatre centres de la poésie populaire en Italie. Nous avons parlé des trois premiers. Palerme est le plus important de ces centres après Venise. A part ses poésies burlesques qui sont nombreuses, la Sicile a eu trois époques littéraires : l’époque féodale, dont il reste encore des chants populaires et des traditions confuses ; l’époque classique du XVIe siècle, qui produisit Veneziani et une foule de poètes, et qui fut comme un développement sicilien de la poésie provençale ; la troisième époque commence au XVIIe siècle avec la décadence italienne, et finit au XIXe siècle avec les poésies de Belli. Dans cette période, qu’on peut appeler pastorale, la Sicile renouvelle la gloire de Théocrite, comme si elle était la patrie éternelle de l’idylle. Mais nous devons borner, cette fois, au continent italien notre revue des littératures populaires, et, pour la compléter, nous ajouterons quelques mots sur Gênes, Rome et Florence. Les poètes peu nombreux d’Ancône, de Ferrare, du Frioul et d’autres pays n’offrent absolument rien de remarquable, si on excepte leur invariable coïncidence avec l’époque de la décadence italienne [1].

Bien que Gênes soit à peu de distance de Turin, de Milan et de la Toscane, son idiome se détache brusquement des patois qui l’entourent. On ne le comprend qu’avec peine ; il est plein d’ellipses, de phrases proverbiales ; joignez à cela une prosodie qui change en ego toutes les terminaisons, et des conjugaisons qui estropient tous les verbes italiens. En Italie, on dit que Dieu a oublié de donner une langue aux Génois, et qu’ils en ont inventé une à leur fantaisie. Dante disait que, si on ôtait l'x aux Génois, ils deviendraient muets. Varchi, en 1550, ne les croyait pas capables d’écrire un seul sonnet. Cependant ils eurent leur littérature, qui fut comme une imitation déguisée de la poésie de Pétrarque. Mais, après 1650, on ne trouve plus un seul poète génois digne d’être cité.

  1. Venise et la Sicile offrent quelques exceptions : ce sont deux îles ; mais le théâtre vénitien fleurit au XVIIe siècle, et il est le centre de toutes les littératures municipales. Nous rappelons ici ce que nous avons dit au commencement de l’article sur la poésie de Venise : si les littératures populaires de l’Italie se sont développées avec une richesse unique parmi les nations modernes, c’est qu’elles ont succédé à une littérature nationale, tandis que le contraire est arrivé pour les littératures provinciales de la France, de l’Espagne, etc. Il est à regretter qu’une idée si simple ait été mal comprise dans un article consacré à mon livre sur Vico, et publié par le Journal des Savans. On m’a reproché, en effet, de vouloir sacrifier la littérature italienne aux patois, tandis que je me suis borné à tracer l’histoire de l’insurrection des patois, contre la langue. Personne ne peut nier qu’à une certaine époque cette insurrection n’ait été victorieuse, et ce phénomène d’une littérature luttant avec désavantage contre les patois n’appartient certainement qu’à l’Italie. Ce n’est pas ici le lieu de répondre aux critiques de détail avec lesquelles en a essayé de combattre mon opinion. Je dois dire cependant que ces critiques, qui, je puis le prouver, ne reposent sur aucun fondement solide, n’attaquent mes travaux que dans leur partie la plus superficielle. Je n’ai pas songé, en effet, à faire de la philologie ; les faits que j’ai cités sont connus de tous les Italiens. Ces faits se trouvent dans les trente-six volumes des poètes napolitains, dans les douze volumes des poètes milanais, dans cinquante volumes à peu près de poètes vénitiens. Il y a des recueils des poésies de Gênes, de Bologne, de Padoue, de la Sicile. Partout, en Italie, le voyageur peut recueillir des chansons populaires et entendre parler en patois. Ceux qui proclament d’ailleurs l’importance des faits ne doivent pas oublier que les faits n’ont par eux-mêmes aucune valeur. En veut-on la preuve ? Tous les soirs on jouait la Comedia dell’ Arte ; à chaque instant on imprimait des poésies en patois ; les faits étaient là. Tiraboschi, Crescimbeni, Gamba, les connaissaient mieux que moi ; mais ils ne les ont pas compris, et cela devait être, car l’histoire est privée de sens pour celui qui recueille les faits sans les rattacher à des principes.