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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/525

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fait les plus grands éloges de ce dialecte : « II se mêle, dit-il, aux patois d’Imola et de Ferrare, il a la légèreté de l’un et la faconde de l’autre ; il tient aussi aux langues lombardes, et il sait s’emparer de ce qu’il y a de mieux dans les pays qui l’environnent. » En effet, le patois de Bologne s’est toujours montré habile à profiter des travaux des poètes lombards, sans rien perdre néanmoins de son originalité. Les philologues bolonais ont toujours fait cause commune avec les Lombards, et presque aux portes de Florence, ils ont toujours défendu leur indépendance contre la langue italienne avec une grande ténacité. — Au moyen-âge, Bologne se décernait le titre de docta. Vers la fin du XVIe siècle, cette épithète devint une injure en se personnifiant dans la caricature du docteur Gratien. Ce personnage est un bavard qui fait toujours de l’érudition à rebours, sans manquer d’un certain savoir-faire d’avocat ; les sentences dont il farcit ses discours ne l’empêchent pas de voir clair dans ses affaires. La poésie bolonaise a tiré presque toute son originalité de ce caractère du docteur Gratien ; il a été le Meneghino de Bologne.

Le premier poète bolonais qui mérite qu’on le distingue est J. César della Croce [1], pauvre serrurier qui avait quatorze enfans, et qui écrivit quatre cents brochures. Toutes les bouffonneries, toutes les traditions burlesques du pays, toutes les petites anecdotes de carrefour, tous les contes de gourmands, tout ce qu’il y avait de ridicule et de piquant dans Bologne a passé entre ses mains, et il est encore l’Homère des bonnes et des enfans. Son chef-d’œuvre est le conte de Bertoldo, qui a fait le tour de l’Italie, plusieurs fois traduit en italien et en différens patois. Bertoldo était le sage du roi Alboin, ou plutôt c’était le docteur Gratien de sa cour. Quand on le bannit des terres longobardes, il revient aussitôt sur une charrette de sable étranger ; quand on lui défend de paraître à la cour, il s’y présente, caché derrière un crible ; c’est en cela que consiste sa sagesse. On lui a donné deux fils, Bertoldino et Cacasenno ; le premier est le Gribouille italien ; renchérissant sur la finesse du père, il se jette à l’eau pour se sauver de la pluie. Cacasenno exagère la sagesse de Bertoldo avec une pédanterie doctorale. Les deux frères ne sont qu’une exagération de la caricature de Gratien ou de Bertoldo. Évidemment, cette trilogie comique n’est que l’histoire du bouffon d’un roi longobard, défigurée d’après le génie et les traditions de la populace bolonaise.

Croce n’a pas toujours écrit en bolonais ; son histoire de Bertoldo a été rédigée en italien ; mais ses contes lui furent inspirés par sa ville natale, son style se ressentit de l’influence du patois, et, quand il abandonna l’italien, il ne fit que suivre la direction des idées populaires qui juraient avec la langue italienne.

Scaligero della Fratta, successeur de Croce, a continué la guerre du patois bolonais contre la langue italienne ; il a écrit une bonne comédie, une foule de bouffonneries et un long plaidoyer en faveur du patois de son pays contre l’italien.

  1. Né en 1550, mort en 1605.