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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/523

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Grossi. Le sujet en est simple. Une jeune fille est aimée par un officier Italien qui doit l’épouser ; mais l’officier est obligé de partir avec l’armée française pour la guerre de Russie. La jeune fille, presque folle de douleur, s’enfuit de la maison paternelle, le rejoint sur la route ; puis, arrêtée par une honte invincible, elle n’ose se faire connaître, et le suit de loin sans jamais le perdre de vue. Ils avancent avec l’armée, une secrète terreur s’empare de la jeune fille au milieu de cette immense réunion d’hommes qui grossit à chaque station ; elle sent qu’elle approche d’une catastrophe. En effet, son amant est tué à la bataille de la Moscowa, et elle revient mourir de chagrin entre les bras de sa mère. Grossi a écrit sa nouvelle en patois et en italien : cette comparaison silencieuse a humilié la langue bien plus qu’une polémique ; le patois -seul a eu la force de faire verser des larmes. Grossi aurait pu renouveler la littérature populaire ; mais il a foulé aux pieds sa couronne de poète milanais, pour devenir le second poète de l’Italie, et c’est le seul auteur qui se soit surpassé en abandonnant le patois pour la langue générale. Comme poète italien, il n’appartient plus au cadre que nous nous sommes tracé ; nous nous bornerons à rappeler que tous ses ouvrages présentent un souvenir confus de sa nouvelle : l’image de cette jeune fille éplorée se retrouve dans les meilleures pages de son roman, dans son poème, et dans les plus belles stances de son Ildegonada. Tel est, d’ailleurs, le caractère de la littérature italienne depuis deux siècles ; en perdant l’appui de l’ancienne unité classique, elle se retrempe dans les traditions locales. Tassoni a chanté la guerre héroï-comique de deux villes italiennes ; Charles Gozzi et Goldoni sont toujours Vénitiens, même dans leurs ouvrages italiens ; le chef-d’œuvre de Parini est un poème satirique sur les occupations des grands seigneurs de Milan ; la révolution romantique s’annonça en Italie sous le nom d’école lombarde ; les Fiancés, de Manzoni, et les ouvrages de Grossi, sont des productions entièrement lombardes, et l’influence de cette école va jusqu’à imposer à la langue italienne les phrases et les tournures des patois de la Lombardie.

Les deux littératures de Naples et de Milan offrent des analogies et des différences frappantes : d’abord elles commencent en même temps, au XVIIe siècle ; mais l’une est hardie, variée ; l’autre, bornée et monotone ; l’une s’élève jusqu’à l’ode et au poème, elle sait de plus se servir de la prose ; l’autre ne produit que des contes, quelques scènes dialoguées, et ne se soutient que par le vers. Au XVIIIe siècle, il y a décadence dans les deux pays ; Capasso est le pendant de Balestrieri : l’un traduit Homère, l’autre le Tasse. Au XIXe siècle, on remarque des deux côtés un changement de direction. Naples obéit à l’influence italienne et se tait, Milan reprend de nouvelles forces sous la domination française. C’est que Milan corrompt l’italien, Naples ne fait que l’exagérer ; le milanais ressemble beaucoup au patois du Dauphiné, il accepte les mots français ; le napolitain ne fait que violenter la phrase italienne. Aussi les poètes napolitains ne raillent-ils presque jamais la langue nationale, tandis que Milan lui fait une guerre méthodique. Enfin Naples, véritable capitale, a écrasé les idiomes des provinces ; à Milan, la centralisation a été faible, peut-être à cause