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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/522

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est encore plus malheureux ; sa femme est liée avec la moitié des soldats de la garnison, et finit par le quitter pour suivre un régiment de cuirassiers. N’est-ce pas là, le vieux Meneghino devenu ouvrier ? II est toujours niais et honnête, et le poète s’en est si bien moqué, que quelques-uns lui reprochent encore ses railleries comme un défaut de patriotisme.

Pour que rien ne manquât à son rôle traditionnel de poète milanais, Porta fut attaqué par un écrivain du parti national, par une espèce de père Branda qui dans le temps était fort admiré des puristes italiens. Ce littérateur écrivait dans la Bibliothèque italienne, et déversait le blâme et la réprobation sur les poésies milanaises ; c’était, selon lui, une souillure pour la langue italienne. Porta lui répondit par une douzaine de sonnets, et, le malheureux critique devint aussi ridicule chez le peuple qu’il était célèbre dans le monde littéraire. Les succès de Porta furent immenses : ses poésies sont encore lues dans toute la haute Italie, on les sait par cœur, et cependant on les relit toujours. Ses conceptions ne sont pas vastes, il n’a écrit que des contes ; mais il a déployé un talent admirable dans les détails de ses récits. Entre ses mains, le patois, jadis lourd et traînant, est devenu vif, mordant, incisif ; personne n’a connu mieux que lui les traditions du pays et toutes ces intraduisibles nuances qui jouent un si grand rôle dans la langue familière d’une population. Ses caricatures sont devenues des types, ses ennemis ont été couverts d’un ridicule ineffaçable ; le vieux langage italo-milanais de l’aristocratie n’a pas résisté à sa satire ; après lui personne n’a plus osé s’en servir, et bien des vieilleries qui, auraient tenu devant des volumes in-folio ont disparu devant une simple raillerie de Porta. Bref, pendant vingt ans, sans s’en douter, il a été l’écrivain le plus influent de la Lombardie ; tel est néanmoins le respect qu’imposent les grandes traditions, que, malgré ses boutades contre les puristes, il aurait donné tous ses vers pour la moins applaudie des productions italiennes.

Porta mourut en 1821, sept ans après la restauration autrichienne qu’il accepta de bonne grace. Il vit ce qui restait du vieux régime se ranimer à l’époque des désastres de l’empire, il vit la vieille populace se lever pour se ruer en masse sur Prina, ministre du parti français, le traîner dans les rues et l’assommer à coups de parapluie. Un des amis de Porta a réuni pour ainsi dire tous les personnages qu’il avait persifflés, il a évoqué dans le récit d’une vision cette foule rétrograde qui s’était attelée au cadavre du ministre ; mais la Lombardie française avait fini, et l’ironie de Porta se perdait au milieu d’un frémissement d’indignation qui annonçait de nouvelles tendances. Le patois, commençait à devenir sérieux, quelques années plus tard on oubliait les caricatures et les plaisanteries, et la littérature populaire était renouvelée entièrement par la simple apparition d’une petite nouvelle de Tomaso Grossi.

Laissant de côté la satire, Grossi a demandé à sa langue la révélation de ce qu’il y a de plus noble et de plus digne au fond du caractère lombard. Cette ancienne bonhomie, cette intimité bienveillante qui fait du domestique l’ami, le conseiller du maître, cette douceur inaltérable qui distingue les Milanais, tout cela s’est animé d’une manière sérieuse et touchante dans la nouvelle de