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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/52

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REVUE DES DEUX MONDES.

malheureuse… Un regard accablant de Laurence l’arrêta au moment où il allait se perdre et sauver Pauline. Il pensa que le moment n’était pas venu encore, et réserva son grand effet pour une crise plus favorable. Pressé par les sévères questions de Laurence, il se retourna de mille manières, inventa un roman tout en réticences, protesta qu’il ne se croyait pas aimé de Pauline, et se retira sans promettre de l’aimer sérieusement, sans consentir à la détromper, sans rassurer l’amitié de Laurence, et sans pourtant lui donner le droit de le condamner.

Si Montgenays était assez maladroit pour faire une chose hasardée, il était assez habile pour la réparer. Il était de ces esprits tortueux et puérils qui, de combinaison en combinaison, marchent péniblement et savamment vers un fiasco misérable. Il sut durant plusieurs semaines tenir Laurence dans une complète incertitude. Elle ne l’avait jamais soupçonné fat et ne pouvait se résoudre à le croire lâche. Elle voyait l’amour et la souffrance de Pauline, et désirait tellement son bonheur, qu’elle n’osait pas la préserver du danger en éloignant Montgenays. — Non, il ne m’adressait pas une impudente insinuation, disait-elle à sa mère, lorsqu’il m’a dit qu’un amour malheureux le tenait dans l’incertitude. J’ai cru un instant qu’il avait cette pensée, mais cela serait trop odieux. Je le crois homme d’honneur. Il m’a toujours témoigné une estime pleine de respect et de délicatesse. Il ne lui serait pas venu à l’esprit tout d’un coup de se jouer de moi et d’outrager mon amie en même temps. Il ne me croirait pas si simple que d’être sa dupe.

— Je le crois capable de tout, répondait Mme S…. Demandez à Lavallée ce qu’il en pense ; confiez-lui ce qui se passe ; c’est un homme sûr, pénétrant et dévoué.

— Je le sais, dit Laurence, mais je ne puis cependant disposer d’un secret que Pauline refuse de me confier : on n’a pas le droit de trahir un mystère aussi délicat, quand on l’a surpris volontairement ; Pauline en souffrirait mortellement, et, fière comme elle l’est, ne me le pardonnerait de sa vie. D’ailleurs Lavallée a des préventions exagérées : il déteste Montgenays ; il ne saurait le juger avec impartialité. Voyez quel mal nous allons faire à Pauline si nous nous trompons ! S’il est vrai que Montgenays l’aime (et pourquoi ne serait-ce pas ? elle est si belle, si sage, si intelligente !) nous tuons son avenir en éloignant d’elle un homme qui peut l’épouser et lui donner un rang dans le monde qu’à coup sûr elle désire ; car elle souffre de nous devoir son existence, vous le savez bien. Sa position l’affecte