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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/507

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s’efface sous les veilles ; c’est le coming out. Plus tard, les portes du palais s’ouvrent à vous ; vous montez les degrés de marbre de la reine Victoria, vous allez à la cour ; c’est la présentation. Bientôt l’amour du bal vous prend ; et quand vous avez épuisé le quadrille, et exécuté mille fois les marches et les contremarches de cet insignifiant plaisir, vous cherchez un emploi moins trivial de votre beauté. Le bal costumé s’offre avec ses ressources qu’il emprunte, aux drames ses souvenirs d’histoire, sa poésie de velours et de satin ; vous pouvez être reine ou laitière : choisissez. Le moyen-âge, les républiques italiennes, le Tyrol, la Suisse, la Flandre, vous réclament tour à tour. Vous traversez ces enchantemens dont vous êtes la fée et la créatrice, et vous arrivez enfin, conduite par lady Blessington, au port du mariage, où elle vous laisse, et dont la perspective incertaine couronne son œuvre gracieuse, mais trop enfantine.

C’est à ce point qu’est tombée la poésie : nous avons vu tout à l’heure comment se traînent en Angleterre l’histoire et le roman. Le drame seul donne quelques signes de vie : nous nous en occuperons un autre jour.

Cette stérilité fractionnée de la littérature anglaise moderne n’a vu s’élever dans ces derniers temps qu’un esprit vraiment original, mauvais écrivain d’ailleurs, c’est Carlile. Auteur d’une traduction de Wilhelm Meister de Goethe, de plusieurs autres, traductions de l’allemand, et d’un pamphlet extrêmement remarquable, intitulé le Chartisme, il n’appartient à aucune école anglaise. Intelligence métaphysique, nourri depuis sa jeunesse de l’étude de Schelling, Hegel et Novalis, il écrit ses ouvrages dans une langue bizarre, qui n’est ni l’anglais pur ni l’allemand véritable, mais qui, toute saxonne par le fonds, emprunte au dictionnaire anglais ses formes grammaticales, à la syntaxe allemande ses procédés de composition, de formation, d’analogie, et à l’habitude germanique ce mysticisme plus novateur dans les mots que dans les choses. L’originalité résultant de cet archaïsme composite n’est pas toujours de bon aloi. Carlile a des adjectifs de cinquante toises et des composés qui ne finissent jamais. Comme Richter qu’il prend pour modèle, comme Novalis qu’il admire, il se permet les métaphores les plus effrayantes et les images les plus hétéroclites. Un sens profond se cache sous ces déguisemens d’un style affecté ; mais nous lui reprocherons surtout les ambages de sa pensée, les digressions interminables dans lesquelles il se perd, le lointain et obscur labyrinthe d’investigations historiques dans lequel il se plonge, à propos de la plus simple question. Ainsi, le