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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/489

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avait été le précurseur, mais dont l’essor tumultueux rendait le public de plus en plus inattentif à tout ce qui parlait au nom du passé.

Cette prodigalité naturelle, qui était le fond même, la qualité distinctive et le vice aussi, le vice de plus en plus fatal, du talent de M. Lemercier, se continua sous la restauration. La révolution grecque devait exciter la verve d’une nature aussi ouverte, aussi facile aux élans et aux imprévoyances libérales. Le poète ne se contenta point d’imiter en vers les chants donnés par M. Fauriel, il écrivit une tragédie des Martyrs de Souli que la censure arrêta ; depuis, ce besoin continuel d’écrire ne s’est pas arrêté ; le mélodrame même et la parade burlesque, rien n’a effrayé l’auteur d’Agamemnon ; le roman psychologique, comme on dit, l’a également tenté dans Alminti.

Il y a des esprits, dit Fontenelle, qui donnent plus de prise que d’autres aux ravages du temps ; ce sont ceux qui avaient de la noblesse, de la grandeur, une certaine fierté austère. Cette sorte de caractère contracte aisément, avec les années, quelque chose de sec et de dur. C’est ce qui est arrivé au grand Corneille ; c’est par là aussi que je m’explique le silence qui s’est fait peu à peu autour de M. Lemercier. D’ailleurs l’auteur de Pinto n’avait jamais pu entrer avec le public en relations franches et suivies ; jamais il n’avait réussi à se faire complètement accepter. D’où venait cette longue impuissance ? Sans doute, les entraves politiques l’ont quelquefois arrêté ; mais le plus souvent ne devait-il pas s’en prendre aux inégalités d’un génie plein de force à la fois et d’imperfections ? Maintenant que les sympathies très peu vives d’un public blasé se sont dispersées ailleurs, comment l’attention reviendrait-elle sur un talent qui ne s’est pas lassé de produire, mais qui n’est plus en vue, et n’a d’éclat que dans le passé ? Aussi n’insistons pas ; plus on avance, plus la sévérité d’une critique trop impatiente tendrait à se substituer, je crains, aux lenteurs du portrait littéraire, à la calme appréciation biographique.

Peu importe après tout cette fécondité prolongée : M. Lemercier a eu son rôle ; il a reculé les limites de l’art de son temps ; son nom appartient glorieusement à la résistance littéraire de l’empire et surtout aux origines de cette nouvelle école dramatique dont les efforts serviront au moins de date à une autre ère. Placé, pour ainsi dire, sur les confins des deux âges, M. Lemercier a eu un bonheur unique : il a écrit la dernière grande tragédie classique, et c’est aussi à son génie entreprenant qu’il a été donné de créer dans Pinto la première œuvre du théâtre renouvelé. Certes, c’est là plus qu’il ne