Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/478

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


qui a eu de la grandeur ne mérite-t-il pas le souvenir de la critique comme de l’histoire ? Fiesque périt dans les flots au moment de triompher ; Retz n’en a pas moins tracé avec amour le portrait de ce héros vaincu. Ainsi en est-il des produits de l’art. Quelques traits inégalement appuyés, une fausse veine dans ce marbre, une paille dans ce diamant, et voilà le déchet jeté sur toute une œuvre.

M. Lemercier était-il vraiment doué de l’inspiration comique ? Certes, l’homme qui créait successivement Pinto, Plaute et le Corrupteur, avait hérité d’un legs lointain de l’avare testament de Molière ; il était bien le contemporain, l’ami, le successeur de Beaumarchais ; il était novateur au sein des banalités de l’empire. Je mets à part les scènes spirituelles des Deux Gendres, qui sont une exception très distinguée dans un genre médiocre ; mais qu’est-ce en somme que la comédie d’alors ? Comme tradition continue, on s’en tenait aux madrigaux et au fade persifflage de Dorat, à peine animés par de niaises intentions sentimentales. Comme nouveauté, on posait au milieu d’une anecdote très commune, rimée en langue flasque et pâteuse, quelque dessin de caractère mal crayonné au pastel avec des tons faux et vite passés. M. Lemercier s’est aussi séparé des écrivains comiques de l’empire, et c’est sa gloire. Pourtant il leur a donné quelques gages, mais seulement plus tard, dans les premières années de la restauration, et comme par un retour amical vers des adversaires tout à l’heure vaincus. Le Frère et la Sœur jumeaux, le Faux Bonhomme, le Complot domestique, (qui se souvient aujourd’hui de ces pièces ?) se rapportent à la concession tardive que le mauvais goût de son temps arracha au poète. A la fin de la première représentation du Complot domestique, au moment même où l’acteur entrait pour nommer l’auteur, une voix s’écria tout haut : « Que Lemercier fasse des pièces comme celle-là, et nous ne le sifflerons point. » Le spectateur avait raison, M. Lemercier n’était plus digne des sifflets ; car il abdiquait, il subissait aux dépens de son originalité l’influence de l’école de l’empire. Combien était loin le temps des libres essais, ce temps où il allait jusqu’à dire : « On répète sans s’entendre que la langue est fixée, et, loin d’applaudir à cet axiome banal, j’affirmerais que non-seulement chaque bon écrivain se distinguera toujours par un style particulier, original ; mais que chaque genre de sujet qu’il traite, comporte le sien qui lui est propre uniquement, et dont le secret est la mobilité d’imagination et de sentiment. » Sous une forme plus imagée, la préface de Cromwell ne va guère plus loin. A propos des stylés appropriés à chaque genre, ne peut-on pas remarquer