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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/452

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l’empire et de notre ère littéraire renouvelée, comme en dehors des trois époques, son talent irrégulier, original, fantasque, a subi sans mesure et profondément des influences bien contraires. L’inégalité de son génie poétique, que rien n’effrayait, les chutes les plus désastreuses, comme les plus hautes exaltations, en font une sorte de phénomène intellectuel, qui ne peut s’expliquer qu’à travers les développemens de la biographie.

M. Népomucène-Louis Lemercier est né à Paris, le 21 avril 1771 ; son aïeul, avocat distingué du barreau de Dijon, avait épousé la sœur du P. de Charlevoix, dont la collaboration au Journal de Trevoux, et surtout les travaux historiques sur plusieurs contrées américaines, sont restés célèbres. Un privilège rare et exceptionnel rendait la noblesse héréditaire par les femmes dans la famille de ce Jésuite : aussi, à la mort de son frère aîné, M. Lemercier eût-il pu prendre le nom de marquis de Charlevoix ; mais il n’y voulut jamais consentir. C’était comme un pressentiment de l’avenir politique si prochain, dans un enfant qui, par les relations des siens et la position de son père, eût dû naturellement se laisser prendre aux illusions dont s’abusait alors cette partie mondaine de la cour, qui, tournée avec regret vers la vie facile du temps de Louis XV, n’apercevait point devant elle la tribune de la constituante. Le père de M. Lemercier avait été successivement secrétaire des commandemens du duc de Penthièvre et du comte de Toulouse, et il remplissait les mêmes fonctions chez la princesse de Lamballe, quand le jeune Népomucène débuta au théâtre.

L’art dramatique n’avait pas été la première pensée de M. Lemercier, et, si sa santé ne l’en eût détourné, il se fût livré exclusivement à la peinture. Un asthme nerveux, qui lui paralysait presque le bras droit, l’enleva à un art dans lequel Boucher ne l’eût pas plus séduit, sans doute, que Dorat ne devait l’attirer en poésie. Cependant, comme ses études avaient été terminées de fort bonne heure, M. Lemercier, enfant encore, fut bientôt répandu dans ces cercles charmans et spirituels, où il se trouva avoir pour premier confident et protecteur poétique le marquis de Bièvre, bel esprit célèbre par ses réparties facétieuses, et auquel sa comédie du Séducteur donnait un caractère à la fois mondain et littéraire. Dès que M. Lemercier eut fait des vers, il se sentit appelé vers le théâtre, et il n’écrivit pas moins, dès l’abord, qu’une tragédie de Méléagre en cinq actes. Sa marraine, la princesse de Lamballe, en fut charmée, et, profitant de l’amitié de Marie-Antoinette, elle obtint un ordre