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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/445

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de deuil et de ruine. Non-seulement sa richesse, sa prospérité, en recevraient une rude atteinte, mais ses institutions elles-mêmes en seraient ébranlées. C’est alors que ses lois des céréales seraient violemment déchirées par une foule affamée ; c’est alors que le système de la grande propriété serait sapé dans sa base. Des millions d’ouvriers sans salaire ne tarderaient pas à se persuader que la division des terres en augmenterait le produit brut, et leur fournirait à tous des moyens de subsistance et de travail. Que nous importent, diraient-ils, ces riches moissons que vous obtenez à peu de frais, si nous n’avons pas de quoi payer le blé que vous portez sur le marché ? Ce raisonnement ne serait pas sans réplique, mais la faim raisonne mal.

Le gouvernement anglais ne perd jamais de vue cette face si importante de la question nationale. Il n’est pas d’affaire politique qui puisse en détourner ses regards. Dirigé toujours par cet esprit pratique qui est le caractère distinctif des Anglais, il s’embarrasse peu des théories, des principes ; peu lui importe d’être d’accord ou en contradiction avec lui-même, de chercher à obtenir ici ce qu’on lui refuse ailleurs, de faire aujourd’hui le contraire de ce qu’il faisait hier, ou de ce qu’il fera demain. Il ne s’occupe que du résultat. Les producteurs anglais auront-ils un marché de plus ouvert à leurs denrées ou bien une concurrence de moins à redouter ? Toute la question est là.

Le continent s’est fait, lui aussi, producteur industriel et manufacturier. Les Anglais lui prêchent aujourd’hui la liberté du commerce. Ils prouvent aujourd’hui fort savamment qu’Adam Smith est le prince des économistes. Son livre est un évangile dont ils propagent les principes avec une rare ferveur. Ils ont leurs apôtres et leurs missionnaires, apôtres fort actifs, missionnaires très habiles.

Peuvent-ils, au contraire, favorisés par les circonstances, par l’habileté de leurs négociateurs, ou à l’aide de leurs immenses possessions et de leur puissance maritime, se flatter d’avoir seuls la jouissance d’un marché, d’en exclure toute concurrence ? Les Anglais n’hésitent pas ; peuple et gouvernement sont parfaitement d’accord sur ce point. Ils assureront, s’ils le peuvent, ce privilège, ce droit exclusif par tous les moyens possibles. Ils feront la guerre aux Chinois, parce que leur gouvernement ne veut pas qu’ils s’enivrent d’opium.

C’est sous l’influence de cette préoccupation commerciale que l’Angleterre s’est emparée sans façon, dans les deux hémisphères, des points qui sont à sa convenance ou qui pourraient l’être un jour : dans la Méditerranée ou dans l’Océan Pacifique, dans la Nouvelle-Zélande ou en Asie, peu importe. L’Angleterre, il faut l’avouer, a l’œil à tout, ne laisse échapper aucune occasion, ne néglige rien. Seulement elle est toujours disposée à s’exagérer ses besoins et ses dangers, et à ne pas hésiter sur le choix des moyens.

C’est la même préoccupation qui lui donne une inquiétude si soupçonneuse et de si vives jalousies pour tout ce qui, de près ou de loin, aujourd’hui ou dans cent ans, pourrait toucher le moins du monde à ses immenses possessions asiatiques et à son commerce avec l’Orient.

De là sa tendresse pour la Porte faible, impuissante ; de là ses antipathies contre Méhémet-Ali, prétendant implanter en Égypte un gouvernement fort