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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/406

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de l’expérience (mit, aus). Toutes nos connaissances présupposent l’expérience ; mais l’expérience seule ne suffit pas à les expliquer toutes. Prenons l’exemple déjà employé : un meurtre suppose un meurtrier. Si l’expérience n’avait jamais montré de meurtre, l’esprit n’aurait jamais eu l’idée d’un meurtrier ; c’est donc l’expérience et l’expérience seule qui peut ici avoir fourni la matière de la connaissance. Mais en même temps la partie formelle et subjective qui s’exprime ainsi : tout changement suppose une cause de ce changement, cette partie formelle, tout en présupposant l’expérience de tel ou tel changement, surpasse cette expérience. Elle n’a pu commencer sans elle, mais elle ne dérive pas d’elle, car il est démontré que l’expérience d’aucun fait ne peut donner à l’esprit humain la notion de cause. L’esprit humain recherche des causes, parce que telle est sa nature, et il les recherche à l’occasion de telle ou telle circonstance. D’où il suit que la proposition : un meurtre suppose un meurtrier, et celle-ci qui la renferme, tout changement suppose une cause, contient en même temps et quelque chose d’expérimental et quelque chose qui ne vient pas de l’expérience.

Kant appelle connaissances empiriques ou à posteriori (Erkenntnisse empirischen, à posteriori) celles qui non-seulement présupposent l’expérience, mais en dérivent, et il appelle connaissances à priori (Erkenntnisse à priori) celles qui, bien qu’elles ne puissent naître sans l’expérience (Erfahrung), n’en dérivent pas et nous sont données par la seule puissance de l’esprit. Et il ne faut point ici d’équivoque. Je juge, dit Kant, sans en avoir fait l’expérience, que si on ôte les fondemens de cette maison, elle tombera. Ce jugement, il est vrai, a l’air de devancer l’expérience, mais en réalité il la suit ; car toute sa force repose en dernière analyse sur l’observation que les corps non soutenus tombent. Mais quand je porte cet autre jugement quelque changement qui puisse jamais arriver, ce changement a nécessairement une cause ; non seulement ce jugement anticipe l’expérience à venir, mais il ne repose sur aucune expérience passée, car l’expérience peut bien montrer que tel changement a telle cause, mais nulle expérience ne peut enseigner qu’il en est ainsi nécessairement. Et Kant remarque avec raison qu’il est impossible de réduire cette notion de nécessité à une habitude, née d’une liaison constante : c’est là détruire et non pas expliquer le principe de causalité, qui, pour agir, n’attend pas l’habitude et intervient dans le premier changement comme dans le centième pour nous faire affirmer qu’il ne peut pas ne pas avoir une cause. L’idée de la nécessité ne se