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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/373

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C’est ainsi que jugeaient la révolution ceux qui, en admettant son principe et sa légitimité, blâmaient cependant ses écarts et déploraient ses excès. Je ne parle pas de ces optimistes pour qui, soit légèreté d’esprit, soit flexibilité de conscience, les jours néfastes de la révolution n’avaient été que de fatales nécessités ou des accidens fugitifs dont il n’était pas plus raisonnable de faire grand bruit que des orages de l’été ou des avalanches des Alpes ; encore moins veux-je parler de ceux pour qui la révolution, avec ses proscriptions et son maximum, ses principes de nivellement et ses formes grossières, n’était que l’état régulier, le desideratum de la société.

Les hommes qui se trompaient ainsi sur le cours et la fin de la révolution, ceux qui prenaient chacune de ses phases pour son terme, n’étaient pas sans excuses. Les grandes révolutions sont comme ces immenses fleuves du sol africain dont les géographes ne peuvent se faire une juste idée, n’en connaissant pas à la fois la source, les embouchures et le cours tout entier.

La révolution de 1789 n’était accomplie ni par l’établissement du directoire, ni sous le consulat, ni au temps de l’empire, pas même par la restauration. Les lois de l’histoire nous apprennent que, lorsqu’une rénovation sociale, arrivée à sa maturité, éclate avec ces terribles et soudains efforts qui mettent l’état en révolution, ce que le pays veut d’abord c’est uniquement cette juste mesure de réformes et d’innovations qu’une plus haute civilisation ou qu’un trop grand abaissement de l’ancien ordre de choses ont rendu nécessaires. Ce n’est que plus tard que le choc violent des intérêts opiniâtres, aveugles, et l’exaltation orgueilleuse des hommes puissans dont on a voulu contester les droits et disputer la victoire, jettent le pays loin du but. La révolution, se ruant alors sur ses adversaires, s’emporte et s’égare les crises se multiplient, s’aggravent, se succèdent avec une effrayante rapidité ; tout devient possible, les transitions les plus brusques, les plus étonnantes mutations. La licence et la tyrannie, le crime le plus odieux et le dévouement le plus sublime, la grandeur et la bassesse, l’enthousiasme et le dédain pour les mêmes choses, pour les mêmes principes, l’activité et l’énergie, l’épuisement et la fatigue, donnent à la société des apparences inattendues et diverses. A quelques jours de distance, le pays semble profondément changé, les hommes et les choses ne sont plus reconnaissables, et c’est alors que l’observateur, surpris, confondu, se persuade, en voyant la révolution reprendre haleine, qu’elle s’est arrêtée à mille lieues du but primitif.