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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/34

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REVUE DES DEUX MONDES.

qui se permit de galoper sur une selle anglaise fut traitée de cosaque en jupons, et où, l’année suivante, toutes les dames de l’endroit voulurent avoir équipage d’amazone jusqu’à la cravache inclusivement.

À peine Laurence fut-elle partie, qu’une prompte et universelle réaction s’opéra dans les esprits. Chacun voulait justifier l’empressement qu’il avait mis à la voir, en grandissant la réputation de l’actrice, ou du moins en ouvrant de plus en plus les yeux sur son mérite réel. Peu à peu on en vint à se disputer l’honneur de lui avoir parlé le premier, et ceux qui n’avaient pu se résoudre à l’aller voir prétendirent qu’ils y avaient fortement poussé les autres. Cette année-là, une diligence fut établie de Saint-Front à Mont-Laurent, et plusieurs personnages importans de la ville (de ces gens qui possèdent 15,000 francs de rentes au soleil, et qui ne se déplacent pas aisément, parce que sans eux, à les entendre, le pays retomberait dans la barbarie), se risquèrent enfin à faire le voyage de la capitale. Ils revinrent tout remplis de la gloire de Laurence, et fiers d’avoir pu dire à leurs voisins du balcon ou de la première galerie, au moment où la salle croulait, comme on dit, sous les applaudissemens : — Monsieur, cette grande actrice a long-temps habité la ville que j’habite. C’était l’amie intime de ma femme. Elle dînait quasi tous les jours à la maison. Oh ! nous avions bien deviné son talent ! Je vous assure que quand elle nous récitait des vers, nous nous disions entre nous : Voilà une jeune personne qui peut aller loin ! — Puis quand ces personnes furent de retour à Saint-Front, elles racontèrent avec orgueil qu’elles avaient été rendre leurs devoirs à la grande actrice, qu’elles avaient dîné à sa table, qu’elles avaient passé la soirée dans son magnifique salon… Ah ! quel salon ! quels meubles ! quelles peintures ! et quelle société amusante et honorable ! des artistes, des députés ; M. un tel, le peintre de portraits ; Mme une telle, la cantatrice, et puis des glaces, et puis de la musique… Que sais-je ? la tête en tournait à tous ceux qui entendaient ces beaux récits, et chacun de s’écrier : Je l’avais toujours dit, qu’elle réussirait ! Nul autre que moi ne l’avait devinée.

Toutes ces puérilités eurent un seul résultat sérieux, ce fut de bouleverser l’esprit de la pauvre Pauline, et d’augmenter son ennui jusqu’au désespoir. Je ne sais si quelques semaines de plus n’eussent pas empiré son état au point de lui faire négliger sa mère. Mais celle-ci fit une grave maladie qui ramena Pauline au sentiment de ses devoirs. Elle recouvra tout à coup sa force morale et physique, et