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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/330

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complet de leurs facultés. La fougue des aspirations sans frein a concouru plus que toute autre cause à enfanter ce long martyrologe poétique où chaque nation compte quelque expiateur, où l’Allemagne est représentée par Günther[1], où l’Angleterre lit Savage, Collins, Chatterton, où la France regrette Malfilâtre, Gilbert, sans parler de bien d’autres plus obscurs, qui n’ont pas même acquis, par leur mort lamentable, la célébrité objet de leurs désirs. Parmi cette myriade d’enfans égarés qu’une vocation parfois douteuse précipite fatalement dans les bras de la Muse, on me laissera plaindre pourtant cette triste Élisa Mercœur, que l’ambition d’écrire et trop de confiance en d’imprudentes flatteries arrachèrent à sa paisible Bretagne, pour la jeter sur le sol dévorant de la littérature parisienne, où elle périt bientôt victime de son erreur[2]. Mais combien ne doit-on pas déplorer davantage la funeste précipitation de ces hommes qui éteignent dans les noires vapeurs du découragement des lueurs d’un talent vrai auquel l’avenir promettait quelque gloire !

Quant à ceux-là qui, marqués au front du signe divin et déjà couronnés de la main des hommes, quittent l’arène après quelques efforts triomphans, après quelques palmes cueillies, lassés avant l’heure, ou trop tôt dédaigneux d’une glorieuse mission, ils nous paraissent faillir plus encore à la tâche imposée. Il n’est point rare, par malheur, que de jeunes hommes (nous en pourrions citer), doués des mille dons poétiques, tout à coup, à peine la première œuvre accomplie, à peine la carrière ouverte devant leurs pas, se retirent futilement soit dans l’aride contemplation d’eux-mêmes, soit dans l’égoïste satisfaction d’un loisir prématuré. Déjà ils s’endorment au bruit des derniers applaudissemens, sur leurs couronnes tressées à demi, à côté de leur lyre détendue et toute frémissante encore ; ou bien insoucieux, ils s’ébattent au loin, imaginant dans leur paresse, si ce n’est dans leur folie, que c’est assez du tribut offert, qu’ils ont pris assez de part à la mêlée, et que le monde doit désormais tous ses hommages à leur génie infécond ou dissipé. Comme si la mission du poète durait seulement quelques heures, et devait se borner à quelques

  1. En Allemagne pourtant, les circonstances sociales sont un peu différentes, et ce fonds naïf et bon du caractère allemand, ce cordial gemuth, laisse plus de jeu au poète que dans les civilisations égoïstes et raffinée d’Angleterre et de France.
  2. Un autre poète, jeune encore et aussi Breton, Émile Roulland, expirait, dit-on, le jour même de la représentation du drame de M. de Vigny, à quelques pas du Théâtre-Français.