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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/281

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voie encore plus large, en déclarant citoyen de plein droit le Latin mari d’une femme latine, et qui l’aurait épousée dans le but d’avoir des enfans. Des concessions de plus en plus libérales du droit de latinité créèrent de toutes parts une multitude de Latins qu’un mariage fécond rendait aussitôt citoyens de Rome, eux et leur famille. Sous Tibère, la loi Vitellia attacha la capacité romaine au service dans certains corps de l’armée. Ces catégories et d’autres encore sur lesquelles je ne m’étendrai pas, réunies aux anciens modes d’acquérir la cité, formèrent des sources abondantes d’où l’assimilation s’étendit chaque jour et sans secousse.

En même temps, et afin de multiplier au milieu des nations sujettes les foyers de vie romaine, César répartit quatre-vingt mille citoyens dans les colonies d’outre-mer [1]. Deux villes autrefois illustres, reines toutes deux de la Méditerranée, et toutes deux ruinées depuis cent ans, Corinthe et Carthage, attestaient, par le spectacle de leurs débris, les vengeances de la république ; il les fit reconstruire, comme le gage d’un nouveau pacte entre Rome et le monde. Suivant l’historien Appien, il avait médité cette grave mesure pendant son expédition d’Afrique. Se trouvant alors campé près des restes de Carthage, il avait vu en songe une grande armée qui semblait pleurer ; réveillé en sursaut, et tout troublé par cette vision, il avait écrit sur ses tablettes : coloniser Carthage [2]. Cette armée en larmes qui criait à César merci, dans ce songe réel ou supposé, était-ce autre chose que la grande armée des nations conquises ? Quoi qu’il en soit du récit d’Appien, l’acte du dictateur rebâtissant Carthage et Corinthe fut accueilli par tout l’empire, comme un acte de haute réparation ; l’histoire aussi l’a enregistré comme un acte de haute et humaine politique.

« César, dit à ce sujet Dion Cassius, se montra aussi admirable dans l’administration qu’à la tête des armées ; il acquit même une gloire spéciale en relevant Carthage et Corinthe. Rétablir ou fonder plusieurs villes en Italie et hors de l’Italie, il eut cela de commun avec quelques autres. Mais ressusciter Corinthe et Carthage, deux villes antiques et glorieuses, en y envoyant des colons romains, en leur donnant le droit de cité ; montrer par là qu’il honorait la mémoire de leurs anciens habitans, et qu’il ne gardait aucune haine contre des lieux célèbres, innocens des actions coupables de leurs premiers

  1. Suet., J. Coes. — Dion., XLIII.
  2. Appian., Bell. pun., VIII, 136.