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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/242

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Quand on à doublé le cap du Tombeau et franchi l’écueil del Gaëtano, les grottes creusées dans le roc se multiplient, et la forme des rochers devient plus extraordinaire. De distance en distance et dans les endroits abordables, de grosses tours carrées, surmontées de créneaux à deux dents et percées de larges machicoulis, se dressent fièrement sur des rocs isolés ; la plupart de ces tours furent construites par don Pedro de Tolède, lieutenant de Charles Quint, lorsque Soliman II, et l’immense flotte qui prit Rhodes, menaçaient les côtes du royaume de Naples ; chacune de ces tours avait une garnison de soldats espagnols payés par les habitans de la côte. Aussitôt qu’un navire barbaresque apparaissait à l’horizon, la tour faisait un signal, la nuit en allumant un grand feu, le jour en tirant un coup de canon, et aussitôt tous les paysans de la côte se fortifiaient dans leurs villages, ou se réfugiaient avec leurs bestiaux dans l’intérieur des terres. Ces alarmes continuelles furent une des principales causes de la dépopulation de ces côtes, tous ceux qui n’étaient pas attachés au sol s’étant réfugiés à Naples et dans les villes de l’intérieur.

Au-dessous de ces rochers et de ces tours, on aperçoit de petites cales (c’est le nom que l’on donne ici à de petites anses sablonneuses) qui semblent cachées sous les montagnes au sommet desquelles conduisent de longues et étroites rampes. Au bas de ces rampes est bâtie quelque maisonnette blanche, sans toit, ressemblant à un tombeau antique. Devant chaque maisonnette, sur le sable du rivage, sont attachées de petites barques autour desquelles joue toute une famille de pêcheurs. La ligne tourmentée du chemin de Salerne à Amalfi se dessine, dans la montagne, bien au-dessus de ces tours et de ces criques solitaires. Tantôt on le voit descendre près du rivage, tantôt grimper au sommet des rocs les plus élevés, dont il contourne hardiment les cônes nuageux. Sur ce chemin, à quelques milliers de pieds de haut et dans l’infiniment petit, se montrent, de distance en distance, des convois de mulets ou des groupes de piétons qui se rendent d’une ville à l’autre. Ce chemin, auprès duquel la route de la Corniche paraîtrait tracée dans la plaine, ne sera ouvert aux voitures qu’à la fin de 1840 ; Amalfi et toutes les bourgades de la côte l’auront attendu quatorze siècles.

De la tour del Cane, située sur la dernière pointe du cap de l’Ours, on aperçoit tout le golfe d’Amalfi, que les riches bourgades de Majori, Minori et Atrani semblent enceindre comme une seule ville, et que dominent de hautes montagnes couvertes de villages et de châteaux gothiques debout ou en ruines. Majori, la plus rapprochée de ces bourgades, est située au fond du golfe et à l’embouchure d’une jolie rivière. Majori n’a pas de port ; ses pêcheurs échouent leurs barques sur la plage, qui est magnifique, et, quand la tempête menace, ils les traînent à terre à l’aide de cabestans. Au centre des montagnes couvertes d’habitations qui s’élèvent au-dessus de Majori, est placé le curieux pays de Tramonti ; on appelle ainsi toute la contrée comprise entre les monts Albinio, Chiancolella, Falesio et Mirteto. Ce district semble un morceau des Alpes éclairé par le soleil de l’Italie. Le climat en est délicieux ; trois torrens y entretiennent une éternelle fraîcheur, et les mœurs de ses habitans ont quelque