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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/231

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propre mémoire ; on parodie en croyant innover. La liberté de la presse n’est pas un obstacle à cet entraînement ; elle le favorise, au contraire. Les divers organes de la publicité développent un thème une fois donné, qu’ils n’ont ni l’intention ni la force de modifier ou d’agrandir, et il pourrait arriver que, dans un pays, on pensât d’autant moins qu’on écrirait davantage. L’esprit d’une nation doit donc, de siècle en siècle, veiller sur l’indépendance de ses allures, et cette sollicitude intelligente devient surtout un devoir pour un peuple qui prétend aux honneurs de l’initiative.

A qui, aujourd’hui, en Europe, doit appartenir l’initiative ? Nous désirons vivement que le nom de la France sorte de la bouche des autres peuples ; mais il ne suffit pas de prétendre à cette gloire : il faut la mériter. Sans doute, les principes vrais et les résultats salutaires de la révolution française sont un grand titre ; mais, pour le faire valoir, nous devons aller devant nous et non pas regarder en arrière. Nos pères ont eu leur esprit, ayons le nôtre. L’Europe à laquelle nous avons affaire n’est plus celle de 89, ni celle de 93 ; elle n’est plus même celle de 1815. Le monde a changé, et cependant il est des révolutionnaires qui ne veulent pas changer avec lui. Il y a cinquante ans, au début de notre régénération, la politique seule était sur le premier plan de la scène ; tout avait une cause et un caractère politiques, droits, intérêts, motifs de guerre, troubles civils. Au civisme démocratique succéda la dictature napoléonienne qui fut l’apogée du génie politique. Depuis la chute du géant, d’autres intérêts et d’autres pensées ont pénétré peu à peu dans la sphère de la politique pure ; aujourd’hui-ils lui disputent puissamment l’attention générale : ces intérêts sont les travaux industriels ; ces pensées sont les idées religieuses. Entre l’industrie et la religion, la politique semble un peu déconcertée qu’on ne lui permette plus d’être son but à elle-même, et qu’on la prenne comme un instrument, ne s’apercevant pas que ses propres enseignemens ont amené ce résultat. C’est en raison même de l’éveil donné par la révolution au droit qu’apporte l’homme sur cette terre au bonheur et au bien-être, que les sociétés s’inquiètent surtout aujourd’hui de façonner et d’améliorer leur terrestre séjour. Au travail, elles demandent l’abondance et la richesse ; elles consentent à supporter laborieusement la chaleur du jour pour s’épanouir plus tard, à la face du soleil, dans une magnificence conquise. Attentives à ce but, elles s’inquiéteront moins de querelles de mots, de passions surannées qui dont plus d’objet. Les principes même de la révolution française n’ont pas de plus grand