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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/222

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chrétiens, et avait reçu sa première rédaction scientifique de Grotius qu’inspirait l’esprit évangélique de la réforme. Mais au XVIIIe siècle les idées étaient encore supérieures à cette pratique même, et l’esprit avait embrassé toute l’étendue de la solidarité humaine. Ce qui n’avait été qu’une affection de l’ame, était devenu une théorie rationnelle que la majorité nationale concevait assez fortement pour l’écrire dans ses lois. Pour la première fois, on vit un peuple déclarer officiellement qu’il renonçait à entreprendre aucune guerre, dans la vue de faire des conquêtes, et qu’il n’emploierait jamais ses forces contre la liberté d’aucune nation. Comme il fallait, le sentiment de l’humanité eût pénétré à fond dans les entrailles du peuple français, pour que ses représentans aient pu faire spontanément cette déclaration philosophique ! Les évènemens devaient un peu contrarier ces promesses, mais elles n’en furent pas moins dictées par une sainte affection pour le genre humain. La France se déclarait citoyenne du monde, et par là méritait d’en être la reine ; plus elle témoignait d’un désintéressement sincère, plus elle abdiquait la force qui envahit, plus sa glorieuse et pacifique initiative lui méritait la première place au banquet des nations. Elle conviait les autres peuples à l’imiter dans l’œuvre de sa régénération ; elle n’avait pas l’ambition jalouse d’un affranchissement égoïste, elle ne disait pas, comme une des héroïnes de Corneille :

La liberté n’est rien quand tout le monde est libre [1].

Mais elle ne se proposait pas non plus d’imposer à d’autres la liberté par la violence, et confiait l’avenir des peuples à l’irrésistible attraction des principes qu’elle avait embrassés. Elle comprenait que sa révolution, fille du génie philosophique, ne devait pas convertir par le glaive, comme Mahomet et Charlemagne, et que les allures du fanatisme religieux ne lui convenaient pas.

Sur presque tous les points importans, les aperçus des fondateurs de la révolution se recommandèrent par une sagacité pénétrante, et nous pouvons confirmer cet éloge par la manière dont furent entendus les rapports de l’église et de l’état. Depuis l’origine de la société française, ces rapports s’étaient réglés naturellement suivant les développemens de la civilisation même. A mesure que l’état, représenté par les rois, les parlemens et les grands ministres de la monarchie, avait affermi son autorité politique et conduit avec intelligence les

  1. Viriate dans Sertorius.