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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/215

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n’a plus nulle part d’invasion à faire, puisque son droit est reconnu dans les trois domaines de la religion, de la philosophie et de la politique ; mais elle doit s’affermir là où elle est acceptée, et s’y fortifier en exerçant sur elle-même et sur ses méthodes un travail de perfectionnement. C’est dans l’étendue de ses vues et de ses conceptions qu’elle trouvera des forces et des applications nouvelles : en face des constitutions des sociétés modernes, elle ne doit plus tant se porter comme adversaire que comme arbitre. Faut-il se plaindre de vivre dans un siècle où les passions haineuses s’éteignent à mesure que les lumières brillent, où l’esprit de l’homme qui s’interroge de bonne foi ne peut plus partager les vives colères que gardaient comme un culte les ames de nos ancêtres, où il n’est plus ni protestant, ni catholique, ni royaliste, ni républicain, mais où il cherche la vérité pour elle-même, où il ne peut trouver de satisfaction que dans l’intelligence complète de l’ensemble des choses ? Cette transformation dans notre manière de sentir et de penser est le plus sûr indice des changemens qui attendent le monde. Il faut bien que nos petites dissensions tombent avec les barrières et les obstacles qui séparent les peuples. Évidemment, pour les sociétés, l’ancre de salut est dans la pénétration toujours plus profonde de la réalité ; elles n’ont plus d’illusions ; leurs croyances s’altèrent, parce que la foi, cette immortelle affection de l’ame, se déplace et change d’objet ; la réflexion seule peut les conduire, en leur faisant connaître de plus en plus les lois générales qui gouvernent l’homme et les peuples. Pendant que l’Orient, sous l’influence de l’Europe, s’initie aux principes de volonté individuelle, et tempère par nos inspirations libérales ses tendances immodérées vers une fatalité sans limites, l’Occident pourrait sans dommage recevoir quelques leçons de ce génie méditatif, qui sait étudier, pour les accomplir, les desseins de Dieu, et prendre une assiette stable au moment même où une agitation salutaire remue les peuples entre le Gange et le Nil.

La révolution française a été mise au monde par la volonté individuelle ; c’est le moi de Descartes devenu mouvement politique. Il se trouva que la très grande majorité des membres d’une même nation fut animée en même temps de la conscience des droits naturels et imprescriptibles que l’homme apporte en naissant, et que par cet accord elle put en assurer le triomphe. Le point de départ fut donc le droit individuel, et le résultat un nouveau droit social. Pour la première fois dans l’histoire, des principes abstraits devinrent rapidement des faits puissans, et cette prompte métamorphose convenait