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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/191

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dans ses Maximes. L’intime liaison avec Mme de La Fayette, qui les adoucit et les consola véritablement, ne vint guère qu’après.

On pourrait donner à chacune des quatre périodes de la vie de M. de La Rochefoucauld le nom d’une femme, comme Hérodote donne à chacun de ses livres le nom d’une muse. Ce seraient Mme de Chevreuse, Mme de Longueville, Mme de Sablé, Mme de La Fayette ; les deux premières, héroïnes d’intrigue et de roman ; la troisième ; amie moraliste et causeuse ; la dernière, revenant, sans y viser, à l’héroïne par une tendresse tempérée de raison, repassant, mêlant les nuances, et les enchantant comme dans un dernier soleil.

Mme de Longueville fut la passion brillante : fut-elle une passion sincère ? Mme de Sévigné écrivait à sa fille (7 octobre 1676) : « Quant à M. de La Rochefoucauld, il allait, comme un enfant, revoir Verteuil et les lieux où il a chassé avec tant de plaisir ; je ne dis pas où il a été amoureux, car je ne crois pas que ce qui s’appelle amoureux, il l’ait jamais été. » Lui-même, au rapport de Segrais, disait qu’il n’avait trouvé de l’amour ; que dans les romans. Si la maxime est vraie : « Il n’y a que d’une sorte d’amour, mais il y en a mille différentes copies, » celui de M. de La Rochefoucauld et de Mme de Longueville pourrait bien n’être, en effet, qu’une copie des plus flatteuses. Marsillac, au moment où il s’attacha à Mme de Longueville, voulait, avant tout, se pousser à la cour et se venger de l’oubli où on l’avait laissé : il la jugea propre à son dessein. Il nous a raconté comment il traita d’elle, en quelque sorte, avec Miossens [1], qui avait les devants : « J’eus sujet de croire que je pourrais faire un usage plus considérable que Miossens de l’amitié et de la confiance de Mme de Longueville ; je l’en fis convenir lui-même. Il savait l’état où j’étais à la cour ; je lui dis mes vues, mais que sa considération me retiendrait toujours, et que je n’essaierais point à prendre des liaisons avec Mme de Longueville, s’il ne m’en laissait la liberté. J’avoue même que je l’aigris exprès contre elle pour l’obtenir, sans lui rien dire toutefois qui ne fût vrai [2]. Il me la donna tout entière, mais il se repentit… » L’attrait s’en mêla sans doute ; l’imagination et le désir s’y entr’aidaient. M. de La Rochefoucauld aimait les belles passions et les croyait du fait d’un honnête homme. Quel plus bel objet pour s’y appliquer ! Mais tout cela, à l’origine du moins, n’est-ce pas du parti pris ?

  1. Depuis maréchal d’Albret.
  2. N’admirez-vous pas la franchise ? Durant la Fronde, le sobriquet de La Rochefoucauld était le camarade la Franchise : il l’a mieux justifié depuis.