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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/187

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présente l’Inde. Mais nulle part les Anglais n’ont eu affaire au désert et à des cavaliers insaisissables ; mais l’Inde n’a été acquise qu’au prix de quarante ans de luttes sanglantes, et pour la soumettre il a fallu toute l’intrépidité d’un Clive, tout le sang-froid d’un Wellesley, toute la sagesse d’un Cornwallis. Loin de nous la pensée d’encourager des spéculations hasardeuses ou de venir en aide à de chimériques projets. Il n’y a plus aujourd’hui ni de Walter Raleigh, ni de Dorados imaginaires. Mais l’esprit d’entreprises n’en est pas moins le plus beau don que Dieu ait pu départir à un peuple, le signe le plus infaillible de sa grandeur. Les richesses créées dans son propre foyer n’ont qu’une valeur directe ; celles qu’il fonde au loin s’accroissent de toute l’activité indirecte qu’elles entraînent, de l’ascendant qu’elles procurent, du jeu qu’elles donnent aux facultés nationales. Ayons donc la volonté de devenir des colonisateurs intelligens, et nous le serons comme nous l’avons été ; nous le serons d’une manière moins personnelle que l’Angleterre, et avec des tendances plus généreuses.

On assure que notre gouvernement est décidé à ne pas fermer les yeux sur une occupation officielle de la Nouvelle-Zélande. Les journaux anglais s’en offusquent déjà et se plaignent surtout de la fermeté de notre ministre de la marine. Ce reproche lui fait honneur : il doit être fier de le mériter. Un acte aussi important que celui d’une prise de possession doit être nécessairement précédé de l’échange de notes diplomatiques ; il convient de les attendre. Jusqu’ici, d’ailleurs, l’entreprise ne sort pas de la ligne d’une spéculation commerciale, spéculation légitime et de droit commun. Pour y répondre, des expéditions se préparent dans nos ports de mer, et l’une d’elles doit être actuellement sur la route des mers australes. Le gouvernement les a ouvertement encouragées ; il a répondu, tant à la chambre de commerce de Dunkerque qu’aux armateurs isolés, que, sur la question de la Nouvelle-Zélande, le cabinet était investi d’une liberté entière ; enfin, il est à la veille d’expédier pour ces parages la gabarre l’Aube, chargée d’un nombreux renfort de missionnaires catholiques. Rien ne périclite donc, ni la dignité du pavillon ni les prétentions des tiers. Maintenant, si des négociations s’ouvrent, on traitera. On verra s’il n’existe pas un arrangement facile dans un grand partage naturel ; ou bien, si, défiante de ses forces, la France craint d’encourir un jour le blâme d’avoir empêché les autres d’agir, pour ne rien faire elle-même, on recherchera si cette concession lointaine ne peut pas être compensée par des avantages équivalens et plus voisins de nous. Tout est possible, parce que rien n’a été compromis.


LOUIS REYBAUD