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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/173

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cent cinquante mille ames de population que renferme la grande île du Nord ? Les missionnaires épiscopaux ne se sont point abusés sur un semblable succès, et, renonçant à éveiller une foi inerte, ils ont sur-le-champ aspiré à un autre mode d’influence. Grace à l’or de la société centrale, ils se sont rendus acquéreurs de vastes espaces de terrains, les ont défrichés, les ont livrés à une active culture. Aujourd’hui ils peuvent passer pour les seigneurs suzerains de la baie des Iles, et désormais, pour gagner des ames à Dieu, leurs richesses seront plus éloquentes que leurs paroles.

Le plus grand obstacle à la propagation du christianisme s’est rencontré dans l’essence même de notre loi divine, incompatible avec les habitudes belliqueuses des tribus zélandaises. On leur défendait la guerre, qui était leur tradition, leur culte, leur vie. On leur interdisait la vengeance des injures, qui formait leur code d’honneur. On leur proposait d’échanger leurs mœurs inquiètes contre des mœurs paisibles, l’impétuosité contre la patience, la pétulance contre la tranquillité. Un peuple ne se refait pas en un jour, il ne se livre pas à l’inconnu sans combat et sans résistance. Les préjugés, les usages, les lois du pays ne se laissèrent donc pas entamer, et plus d’une fois ils réagirent violemment contre les étrangers qui les menaçaient par leur présence. Presque toutes les querelles entre les naturels et les missionnaires provinrent de l’incompatibilité des tendances et des doctrines réciproques. Les missionnaires refusaient des mousquets aux chefs, qui, à leur tour, refusaient des vivres aux missionnaires. Les baleiniers, se prêtant sans aucune difficulté au commerce des armes à feu, devaient obtenir et obtenaient toutes les préférences des indigènes, qui ne pouvaient s’expliquer les scrupules des ministres de l’Évangile. Sous l’empire de ces rancunes, les établissemens religieux furent, à diverses reprises, inquiétés, menacés, pillés, dévastés. Les wesleyens de Wangaroa subirent un sac complet ; leur maison fut démolie, leurs champs furent ravagés, leur vie même se trouva en péril. A Pahia, à Waïmate, à Tepuna, à Waï-Tangui, ces scènes se reproduisirent, mais toutefois avec moins de violence. La cause de ces ruptures soudaines était ou la mort d’un chef puissant, ou une demande d’armes à feu à l’occasion d’une guerre prochaine.

La meilleure preuve du peu de succès des missionnaires pendant les vingt premières années de leur séjour, peut se tirer de l’activité même des hostilités entre les tribus zélandaises durant cette période. Ce fut presque une extermination régulière et systématique. A peine une trêve était-elle conclue sur un point, qu’une rupture éclatait sur