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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/169

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splendide termina la cérémonie ; puis le chef congédia ses convives en échangeant avec eux le salut du nez [1].

Demeuré seul, Rutherford comprit de nouveau que sa vie était à la merci d’un caprice ou du tort le plus involontaire et le plus puéril. II résolut, pour conjurer tout malheur, de s’identifier plus que jamais avec les mœurs, la vie, les habitudes locales. Son costume européen, grace à des réparations infatigables, avait duré trois ans ; mais il était impossible de lui demander un plus long service. Il adopta les vêtemens du pays, se couvrit de nattes et marcha désormais sans chapeau ni souliers. Cette métamorphose produisit un tel effet, que son protecteur l’éleva au rang de chef dans une cérémonie publique. On lui coupa les cheveux sur le devant avec une coquille d’huître, on lui donna un casse-tête en serpentine, on passa tant sur sa figure que sur ses nattes une composition d’huile et d’ocre rouge, tous signes distinctifs d’un rang élevé. Pour épuiser ses privilèges, Rutherford n’avait plus qu’à prendre deux ou trois femmes, selon l’usage des chefs. Il choisit les deux filles de son protecteur, qui se prêtèrent à cet arrangement avec la meilleure grace du monde.

Cependant la guerre venait d’éclater. La tribu de Rutherford devait marcher en auxiliaire contre les peuplades de la baie des Iles, et l’Anglais fit naturellement partie du contingent. La rencontre eut lieu sur les bords d’une petite rivière qui coulait entre les deux camps. Le chant de guerre ayant été entonné, les armées, fortes de mille hommes chacune, se formèrent sur un front de deux combattans d’épaisseur, tandis que les esclaves se repliaient sur l’arrière pour ramasser les armes et recueillir les blessés. L’affaire commença par une décharge générale des mousquets et se poursuivit dans une mêlée corps à corps. Les cris des femmes, qui suivent leurs maris sur les champs de bataille, les chants des guerriers, les plaintes des mourans animaient cette scène et la remplissaient d’une sauvage terreur. Les massues, les lances, tourbillonnaient dans l’air, maniées avec une dextérité merveilleuse ; la main gauche des combattans cherchait à saisir la chevelure du champion ennemi, tandis que la main droite, armée du casse-tête, menaçait de lui fendre le crâne. Le choc fut vif, mais il dura peu : l’armée de la baie des Iles céda, et battit en retraite à travers les bois. Rutherford, heureux jusque-là, fut blessé à la cuisse par un fuyard, puis soigné et pansé sur le

  1. Le salut de la Nouvelle-Zélande consiste à s’appuyer fortement les nez l’un contre l’autre.