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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/164

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voisins, ses amis, leur montra son grain, ses outils, ses instrumens de labour, puis il leur expliqua comment le blé se multipliait à l’aide de cette semence, et comment avec le blé on préparait le biscuit qu’ils mangeaient à bord des vaisseaux européens. Les chefs se prêtèrent tous à un essai ; ils confièrent le grain à la terre. Doua-Tara en fit autant de son côté, avec plus de soin seulement et plus de sollicitude. Le blé poussa d’une manière merveilleuse ; mais la plupart des chefs l’arrachèrent encore vert et dans sa première crue, s’imaginant que le produit adhérait aux racines, comme les pommes de terre. Désappointés, ils vinrent vers Doua-Tara, et lui dirent : — Parce que tu as voyagé, tu t’es cru en droit d’abuser de notre inexpérience. C’est mal, Doua-Tara ! — Attendez, leur répliquait celui-ci, et vous me rendrez justice. — En effet, sa récolte étant arrivée à une maturité complète, les indigènes purent voir de beaux épis d’or se balancer sur leurs tiges. Restaient encore la mouture et la panification, Doua-Tara ne savait comment s’y prendre ; il manquait d’outils. Un moulin d’acier que lui envoya M. Marsden le tira fort heureusement de peine. Il broya son grain devant les chefs assemblés, le convertit en farine et en fit un gâteau qu’ils se partagèrent à la ronde. La cause du novateur fut gagnée, et le blé fut décidément en honneur dans la Nouvelle-Zélande.

Ces succès n’étaient rien auprès de ceux que rêvait le Zélandais. Dans un nouveau voyage qu’il fit à Sydney, en compagnie d’autres chefs, il disait à M. Marsden : « Je viens d’introduire le blé dans ma patrie, et, avec nos récoltes de blé, nous aurons ici des pioches, des haches, des bêches, du thé, du sucre. Mais ce n’est rien encore : il faut que mon pays ait une ville. » En effet, à son retour, il en dressa le plan et en traça les rues. Elle devait renfermer une église, une maison pour le chef, une hôtellerie pour les marins. Des cultures étendues l’auraient environnée, des glacis l’auraient défendue contre les surprises guerrières. Tels étaient les projets de Doua-Tara quand la mort l’enleva à vingt-huit ans. La Nouvelle-Zélande perdit en lui un de ses plus nobles enfans, et la civilisation européenne un intelligent propagateur.

Le voyage du grand chef Shongui ne fut pas inspiré par des desseins aussi pacifiques. Shongui n’estimait que l’art de la guerre, et il ne voyait dans l’Angleterre qu’un grand atelier d’armes à feu. Pressé par un ennemi redoutable, il résolut d’aller chercher au dehors les moyens de le vaincre. En vain les hommes de sa tribu voulurent-ils le détourner de son projet ; il fut inébranlable : « Laissez-moi partir,