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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/15

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peu ; de loin, on ne punit pas, on fait la guerre. Ce fut une guerre civile, puisque les deux armées avaient même origine, même langage, et que pendant long-temps elles avaient eu même gouvernement et même drapeau. Cependant, lorsque la mer sépare les deux fractions d’un peuple, et que, pour se combattre, il faut que l’une d’elles embarque ses soldats pour une expédition lointaine, la guerre civile perd beaucoup de ses douleurs ; les haines moins vives y enfantent moins de crimes ; le droit des gens subsiste et la modère ; la victoire ne se montre pas impitoyable, et la force reconnaît des lois.

C’est encore là une de ces circonstances bienheureuses qui firent la révolution d’Amérique si peu révolutionnaire ; aussi, ce mot même de révolutionnaire est-il en Amérique une qualification toute honorable lorsqu’en d’autres pays il est une injure.

Ainsi s’explique le caractère incomparable de la révolution de 1776. Il se lit, écrit et signé de la main même de ceux qui l’ont faite, dans cette immortelle déclaration d’indépendance où respire en quelque sorte l’ame de la nation américaine. Rien qu’à la lire, on devine comment procédera une révolution si réfléchie, si scrupuleuse, si inquiète de montrer son bon droit, et de mettre de son côté le suprême arbitre de la justice. On prévoit que dans un évènement, précédé d’un tel manifeste, tout sera d’accord, les principes, les moyens, le résultat, et que ce qui s’est entrepris au nom de la liberté, s’accomplira par la liberté, pour aboutir à la liberté.

La liberté est, en effet, sortie de cette révolution. Quelque doute qu’on se plaise à concevoir aujourd’hui sur l’avenir des États-Unis, on ne contestera pas que leur révolution ait réussi. Quand elle n’aurait produit que les cinquante ans qui viennent de s’écouler, la décadence tant prédite de cette singulière société fût-elle commencée, les sacrifices et les souffrances de la génération de 1776 n’auraient pas été perdus, et le salaire vaudrait le travail. L’humanité a rarement aussi bien employé sa peine, et des peuples qui se sont plus laborieusement affranchis ne se sont pas si bien gouvernés.

Après la guerre de la révolution, rien ne fut plus honorable à la nation que l’effort de raison et de vertu qu’elle fit sur elle-même pour se donner un gouvernement. Elle n’en possédait qu’une vaine apparence dans les pouvoirs improvisés qui avaient servi jusque-là. Ces deux causes ordinaires de despotisme, l’insurrection et la guerre, n’avaient pas produit leurs effets accoutumés. Les comités de salut public de cette révolution-là n’avaient rien eu de dictatorial, et le congrès exhortait plus souvent qu’il ne commandait. Sans oser s’abandonner