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Page:Revue des Deux Mondes - 1840 - tome 21.djvu/140

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REVUE DES DEUX MONDES.

« Et prierai Dieu , tout en les écoutant.
« De ton côté , prends soin d'en faire autant
« A l'endroit qu'occupent les femmes.
« Tu retiendras ce que ces bonnes âmes
« Diront de nous, et nous ferons
« Selon ce que nous entendrons. »
La pitié trop tard à Silvic
Était venue, et ce discours lui plut.
Celui dont un baiser eût conservé la vie,
Le voulant voir encore, elle s'en fut.
Il est étrange, il est presque incroyable.
Combien c'est chose inexplicable
Que la puissance de l'amour.
Ce cœur si chaste et si sévère,
Qui semblait fermé sans retour
Quand la fortune était prospère.
Tout à coup s'ouvrit au malheur.
A peine dans l'église entrée,
De compassion et d'horreur
Silvia se sentit pénétrée;
L'ancien amour s'éveilla tout entier.
Le front baissé, de son manteau voilée.
Traversant la triste assemblée.
Jusqu'à la bière il lui fallut aller;
Et là, sous le drap mortuaire.
Sitôt qu'elle vit son ami ,
Défaillante et poussant un cri ,
Comme une sœur embrasse un frère,
Sur le cercueil elle tomba;
Et comme la douleur avait tué Jérôme,
De sa douleur ainsi mourut Silvia.
Cette fois ce fut au jeune homme
A céder la moitié du lit;
L'un près de l'autre on les ensevelit.
Ainsi ces deux amans séparés sur la terre
Furent unis, et la mort fit
Ce que l'amour n'avait pu faire.


Alfred de Musset.