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REVUE DES DEUX MONDES.

le peintre, riant toujours aux éclats.

Regardez-le, regardez-le donc ! Quelle démarche théâtrale ! quelles contorsions ! Les cheveux épars, le manteau flottant dans la nuée orageuse, le chapeau dans les mains comme si c’était la harpe d’Ossian ! Parfait ! parfait ! L’excellente caricature !

le maestro.

Vous en riez ! mais il est fou, réellement fou ! C’est un accès de fièvre cérébrale.

le peintre.

Bah ! ce n’est qu’un accès de vanité délirante. Il est habitué à cette maladie ; il n’en mourra pas.

le maestro.

Mais il fait des extravagances ! Voyez-le donc saluer et bénir autour de lui, comme s’il voyait une population prosternée ! Le voilà qui monte sur une caisse d’oranger, et qui se pose en statue comme sur un piédestal.

le critique.

En Apollon ! C’est très bien. Le chapeau représente admirablement la lyre. Je gage qu’il prend la queue de sa perruque pour celle d’une comète.

le maestro.

Je ne trouve point cela risible. Cette lyre est ensorcelée.

« À quiconque me violera
La folie. »

Voilà une prédiction réalisée.

le critique.

Il ne faut pas beaucoup de sorcellerie pour prédire qu’un fou fera des folies, et je vous jure que toutes les machinations de l’enfer ne pouvaient rien ajouter à l’extravagance d’un homme aussi content de lui-même.

le peintre.

N’importe ! Il faut que je me dépêche d’achever ce croquis. Maudit fou, qui m’a dérangé !

le maestro.

Pendant que le juif n’y fait pas attention, j’ai envie de démonter la lyre pour en connaître le mécanisme intérieur : cela me dispenserait de l’acheter.

méphistophélès, à part.

Oui, oui, à ton aise ! je ne demande pas mieux.

(Le maestro veut prendre la lyre.)