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Page:Revue des Deux Mondes - 1836 - tome 8.djvu/98

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nous nous marions à la volée ; nous gagnons une fortune d’un coup de baguette, et nous la perdons de même pour la refaire et la défaire dix fois, toujours en un clin d’œil. Notre corps est une locomotive allant à raison de dix lieues à l’heure ; notre ame, une machine à vapeur à haute pression ; notre vie ressemble à une étoile qui file, et la mort nous surprend comme un éclair. »

— Travaille, dit au pauvre la société américaine ; travaille, et à dix-huit ans, tu gagneras plus, toi, simple ouvrier, qu’un capitaine en Europe [1]. Tu vivras dans l’abondance, tu seras bien vêtu, bien logé, et tu feras des économies. Sois assidu au travail, sobre et religieux, et tu trouveras une compagne dévouée et soumise ; tu auras un foyer domestique mieux pourvu de comfort que celui de beaucoup de bourgeois en Europe. D’ouvrier, tu deviendras maître ; tu auras des apprentis et des serviteurs à ton tour ; tu trouveras du crédit à pleines mains ; tu passeras fabricant ou gros fermier ; tu spéculeras et tu deviendras riche ; tu bâtiras une ville et tu lui donneras ton nom ; tu seras nommé membre de la législature de ton état ou alderman de ta métropole, puis membre du congrès ; ton fils aura autant de chances pour être nommé président que le fils du président lui-même. Travaille, et si la chance des affaires tourne contre toi et que tu succombes, ce sera pour te relever aussitôt, car ici la faillite est considérée comme une blessure dans une bataille ; elle ne te fera perdre ni l’estime, ni même la confiance de personne, pourvu que tu aies été toujours rangé et tempérant, bon chrétien et époux fidèle.

— Travaille, dit-elle au riche, travaille sans jamais songer à jouir. Tu accroîtras tes revenus sans accroître tes dépenses. Tu augmenteras ta fortune, mais ce ne sera que pour multiplier les moyens de travail en faveur du pauvre, et pour étendre ta puissance sur le monde matériel. Que ta tenue soit simple et austère. Je te permets, pour ton intérieur, de beaux tapis, de l’argenterie à foison, les plus beaux linges de la Saxe et de l’Écosse ; mais ta maison, à l’extérieur, sera sur le modèle de toutes celles de la ville ; tu n’auras ni livrée, ni luxe de chevaux ; tu n’encourageras pas le théâtre qui relâche les mœurs ; tu fuiras le jeu ; tu signeras les articles

  1. En ce moment le salaire d’un ouvrier maçon est de 9 fr. 35 cent, à Philadelphie et à New-York ; à trois cents jours de travail, ce serait 2,800 fr.